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Satire et anti-utopie au début du XVIIe siècle


Radu Toderici
Université Babes-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie
radutoderici@yahoo.com

 

 

Satire et anti-utopie au début du XVIIe siècle 

 

 

 

Abstract: Joseph Hall’s parody of the utopian conventions, Mundus alter et idem (1605), has acquired a reputation for being an early example of anti-utopian writing. However, Hall was not the only author of his time to use the utopian form or certain utopian themes as means of depicting imaginary societies in which vice and chaos had became the norm of social behaviour. This paper discusses two other such texts, Artus Thomas’ L’Isle des Hermaphrodites (1605) and Jean de la Pierre’s Le grand empire de l’un et l’autre monde (1625), besides Mundus alter et idem, in order to determine their possible relation to an early modern tradition of the Menippean satire and to reassess their place within the anti-utopian sub-genre.

Keywords: Menippean Satire; Lucian of Samosata; Anti-Courtier Literature; Anti-Utopia.

 

 

La parution posthume des deux voyages imaginaires de Savinien de Cyrano de Bergerac, Les États et Empires de la Lune et Les États et Empires du Soleil, représente non seulement un moment important dans l’évolution du genre utopique, mais aussi un cas typique de placement d’un texte utopique du XVIIe siècle dans le cadre d’une tradition familière pour le lecteur de l’époque. Tant Henri Le Bret, dans le texte liminaire de l’Histoire comique, contenant les États et Empires de la Lune (1657), que l’auteur inconnu de la préface du volume Nouvelles œuvres de monsieur de Cyrano Bergerac (1662), où paraît pour la première fois Les États et Empires du Soleil, utilisent une stratégie similaire pour légitimer les excès imaginatifs de Cyrano de Bergerac. Tous les deux proposent d’abord une parallèle avec l’Histoire véritable de Lucien de Samosate, prévenant leurs lecteurs du caractère paradoxal, de mentir-vrai, du texte ; mais, juste après, ils mettent en œuvre un exercice succinct d’érudition, rapprochant la fiction de Cyrano de Bergerac des débats philosophiques, antiques ou modernes, concernant le problème du voyage spatial, la vie sur la Lune ou le Soleil, et alia. Les voyages de Dyrcona, le protagoniste de Cyrano de Bergerac, ne sortent pas tout à fait de la sphère de la fiction, mais sont gardés aux confins de la spéculation vraisemblable. Le Bret va jusqu’à comparer, dans cette perspective, les écrits des antiques et ceux des contemporains, tranchant le débat en faveur des derniers : « Je diray seulement par forme de manifeste en sa faveur, que la chimère n’est pas si absolument dépourvue de vray-semblance, qu’entre plusieurs grands hommes anciens & modernes, quelques-uns n’ayent crû que la Lune estoit une terre habitable; d’autres qu’elle estoit habitée; & d’autres plus retenus, qu’elle leur sembloit telle. Entre les premiers & les seconds [...] Lucien, qu’il y avoit veu des hommes avec lesquels ils avoit conversé & fait la guerre contre les habitans du Soleil; ce qu’il conte toutefois avec beaucoup moins de vray-semblance & de gentillesse d’imagination, que monsieur de Bergerac. En quoy certainement les modernes l’emportent sur les anciens, puis que les gansars qui y portent l’Espagnol dont le livre parut icy il y a douze ou quinze ans: Les bouteilles pleins de rosée, les fuzées volantes, & le chariot d’acier de monsieur de Bergerac, sont des machines bien plus agreablement imaginées, que le vaisseau dont se servit Lucien pour y monter »[1]. Le Bret renvoie subtilement à la traduction du livre de Francis Godwin, The Man In The Moone, par Jean Baudoin, parue en 1648, dont Cyrano de Bergerac s’était probablement inspiré ; tandis que l’auteur anonyme de la préface de Les États et Empires du Soleil, rappelle parmi d’autres choses, la référence intertextuelle que l’auteur fait à Campanella (le guide de Dyrcona dans sa visite solaire), mais aussi la source lucienesque du voyage en soi : « Il n’est pas nouveau de penser que le Soleil soit habité. Chacun sçait que Lucien a déja plaisanté sur le mesme sujet »[2]. Or, la position de Lucien en tant que modèle central, parmi ces comparaisons, est manifeste, notamment à une époque où Nicolas Perrot d’Ablancourt avait publié en 1654 une traduction en deux volumes d’après les œuvres de ce représentant de la rhétorique grecque, que Frémont d’Ablancourt, son neveu, avait augmentée d’une composition personnelle, qui prolongeait l’Histoire véritable. Contrairement aux références que les auteurs des préfaces utilisent pour crédibiliser les textes de Cyrano de Bergerac, les interprétant ironiquement d’une perspective scientifique ou philosophique, le renvoi à Lucien met en exergue la nature ludique, d’exercice littéraire dans une certaine tradition, des inventions de L’autre monde.

Cette stratégie apparaît souvent dans les textes qui accompagnent les œuvres utopiques jusqu’à la dernière partie du XVIIe siècle et, parfois, même au-delà de cette limite temporelle. Ainsi le lecteur était-il prévenu que la voyage imaginaire qu’il avait devant lui contenait autant de vérité que l’œuvre d’un illustre précurseur, fût-il Lucien, Thomas More ou Tommaso Campanella, à la seule différence qu’il pouvait être plus vraisemblable. Jean-Michel Racault, dans un texte dans lequel il analyse la disparition de ces stratégies vers la fin du XVIIe siècle et leur remplacement par une convention romanesque, qui suggérait que les faits narrés étaient susceptibles d’être vrais, aussi incroyables qu’ils puissent paraître[3], pose le problème, correctement, dans les termes d’un déplacement générique de l’utopie et de la robinsonnade vers le roman. Mais peut-on se demander, rétrospectivement, comment le texte utopique était-il vu avant de se mouler sur les caractéristiques du roman, quand ses liaisons avec la fiction et la satire étaient beaucoup plus évidentes? Peut-on, finalement, regrouper, les textes antérieurs à cette transformation dans des catégories modernes comme l’utopie et l’anti-utopie?

Ces interrogations sont sous-tendues par deux situations concrètes et en quelque sorte paradoxales. D’un côté, l’exégèse de l’utopie au XXe siècle, a eu comme modèle, presque toujours, un texte utopique construit en grande partie autour des conventions sur lesquelles Racault attirait l’attention et qui se sont cristallisées plus d’un siècle et demi après la parution de l’Utopie de More et à la suite de la publication de deux autres utopies canoniques (La Cité du Soleil, La Nouvelle Atlantide) ; la satire, un élément essentiel de quelques-unes des premières utopies publiées, tend à être mise sur un deuxième plan dans ces interprétations, comme arguait Robert C. Elliott déjà en 1963, dans une analyse de l’Utopie de More[4]. D’un autre côté, les premières classifications de l’utopie comme genre autonome à l’intérieur de la littérature philosophique, parues au XVIIe siècle, sont parfois plus permissives lorsqu’il s’agit de l’inclusion de certains textes satiriques dans la catégorie des utopies, même si ces textes présentent seulement des similarités superficielles avec le texte de More. Il suffit de suivre le destin encore peu exploré de l’influente classification de Gabriel Naudé tirée de sa Biblographia politica (1633). Naudé inclut dans un sous-genre des projets politiques qui tracent les limites d’un état parfait l’Utopie de More ou La Cité du Soleil de Campanella, mais aussi un texte qu’il identifie correctement comme une satire, Mundus alter et idem, et dont il vante les vertus pédagogiques. Parmi les lecteurs du texte en latin de Naudé, nous trouvons aussi une série d’érudits allemands, qui vers la fin du XVIIe siècle continuent cet effort de classification : Johann Andreas Bose, Daniel Georg Morhof, Heinrich von Ahlefeld, Carl Arnd ou Johann Albert Fabricius[5]. Il ne se limitent pas à citer l’exemple de la satire de Hall, ils ajoutent également d’autres textes similaires dans le répertoire des utopies : il s’agit tant de l’Utopie de Jakob Bidermann, qui apparemment n’a rien en commun avec More à part le titre, que du roman allégorique Eudemia, publié en 1637 par Gian Vittorio Rossi, avec le pseudonyme de Janus Nicius Erythraeus[6]. À part la tradition érudite, un volume publié en 1694 par un certain Johann Andreas Schnebelin, Erklaerung der wunder-seltzamen Land-Charten Utopiae, et qui s’adressait au goût cultivé du siècle pour les cartes allégoriques, évoquait More, Hall et Bidermann parmi les précurseurs du genre[7]. Il est vrai que ces exemples de textes satiriques représentaient à l’époque, comme aujourd’hui, plutôt une exception par rapport au nombre croissant d’utopies qui imitaient les récits de voyage et qui suivaient, avec une certaine gravité, une structure tracée par le deuxième livre de l’Utopie de More : le système de gouvernement des Utopiens, la religion, l’économie etc. Cependant, le fait que ces satires, parodies ou allégories existaient et étaient reconnues comme telles dans le canon des « républiques imaginaires » peut nous fournir un point de départ pour l’investigation des origines du phénomène de la dystopie moderne.

C’est déjà un lieu commun que de montrer que les dsytopies du XXe siècle sont liées thématiquement à certaines œuvres disparates, en commençant par Mundus alter et idem et en finissant par les Voyages de Gulliver, et que Orwell, Zamiantine ou Huxley ont des précurseurs. Cependant, ce qualificatif est souvent refusé à Hall ou Swift justement parce que, selon certains, leurs textes sont plutôt des satires que des utopies négatives/ des anti-utopies. Un argument pareil, quelque valide qu’il soit, met au premier plan le développement du genre utopique, éludant tant l’histoire de la satire comme genre, que les points où celle-ci rencontre l’utopie. Il y a en ce sens une série des textes qui peuvent être récupérés par une histoire de l’anti-utopie, dans la mesure où on peut mettre en exergue ces traits qui les font participer à un processus plus large de réinvention de la satire, processus qui, à son tour, puise ses racines dans l’humanisme européen. Que ce soit dans une œuvre polémique comme L’Isle des Hermaphrodites d’Artus Thomas (1605), dans une radiographie des mœurs, comme celle de Mundus alter et idem (1605), ou dans une allégorie avec des accents millénaristes telle Le grand empire de l’un et l’autre monde de Jean de la Pierre (1625), nous pouvons observer la présence des moyens similaires, utilisés pour critiquer une société qui a perdu ses valeurs (principalement chrétiennes) et qui semble hausser les vices au rang des qualités humaines : les auteurs décrivent des territoires imaginaires (dans L’Isle des Hermaphrodites, une île ; dans Mundus alter et idem, un continent inconnu, Terra Australis Incognita ; dans Le grand empire de l’un et l’autre monde, un royaume allégorique qui souhaite la reconnaissance des dieux), soulignant en même temps, ironiquement, les similarités entre le monde réel et celui décrit dans le texte (par exemple, Hall mentionne que Crapulia, le pays des gloutons et des ivrognes, a les mêmes coordonnées géographiques que l’Angleterre[8]). Dans ces pays, le désordre est omniprésent, tandis que les hiérarchies sociales sont inversées et que les vertus politiques et morales sont remplacées par une reconnaissance publique des diverses vices et passions. Or, nous pouvons rapprocher ces œuvres, écrites par différents auteurs, d’une tradition de la satire ménippée, que le XVIe siècle recommence à cultiver sous l’influence des auteurs latins (Pétrone, Sénèque) et, partiellement, sous l’influence de la traduction de l’œuvre de Lucien en latin et dans les langues vernaculaires tout au long du XVIe siècle. Une telle interprétation des textes utopiques ou de ceux qui adhèrent quoique superficiellement à la structure de l’Utopie de More n’est pas nouvelle ; Ingrid A. R. de Smet analyse de ce point de vue non seulement l’Utopie, mais aussi l’Eudemia de Rossi ou le fameux roman à clef de Barclay, Euphormionis Lusini Satyricon[9]. Ce qui manque, cependant, est une liste plus complète des textes qui appartiennent à cette tradition (et dont L’Isle des Hermaphrodites, Mundus alter et idem et Le grand empire de l’un et l’autre monde, pourraient faire partie) comme une évaluation de l’importance de ceux-ci dans une histoire de l’anti-utopie.

Malheureusement, cette dimension satirique a été perdue de vue dans l’analyse de certains textes qui mettent en scène ou qui font allusion à des modèles utopiques dans la deuxième moitié du XVIe siècle ou dans la première moitié du XVIIe siècle. C’est un fait généralement connu qu’Anton Francesco Doni est l’auteur d’un texte, Mondi celesti, terrestri et infernali, de gli academici pellegrini (1552), où il trace une utopie projetée géométriquement et qui est rigoureusement organisée, mais, comme le rappelle Nicolas Corread, elle fait partie d’une composition plus vaste dans laquelle Doni ironise, à la façon de Lucien, le désir humain de connaissance, se servant de certains lieux communs de l’œuvre de celui-ci[10]. Nous pouvons faire des observations similaires également en ce qui concerne les textes évoqués plus haut : certes, L’Isle des Hermaphrodites est d’abord, comme l’affirme aussi Pierre Bayle dans le Dictionnaire historique et critique, une satire de la cour du roi Henri III[11] et un exemple de la littérature anticuriale, mais il est tout aussi important de remarquer la façon dont Artus Thomas met en scène le pamphlet, insistant sur les typologies morales des ministres et des dignitaires, semant l’allusion (le lit du roi de l’île des Hermaphrodites est plus spacieux justement pour permettre les aventures de celui-ci[12]), et permettant au narrateur de décrire la législation bizarre de l’île pour que celui-ci puisse la rejeter plus tard de façon indignée[13]. Si dans le cas du texte de Hall il existe des analyses des stratégies employées par l’auteur dans le contexte plus large de la tradition de la satire ménippée, accordant une attention spéciale à l’influence de Lucien sur Mundus alter et idem[14], Le grand empire de l’un et l’autre monde n’a pas bénéficié du même traitement, quoique l’œuvre de Jean de la Pierre contienne des références livresques manifestes pour un lecteur de Lucien. Le prétexte de Jean de la Pierre est similaire à celui de Dialogues des dieux : une réunion des dieux, entre lesquels Momus, le dieu de la raillerie, « le grand bouffon des Dieux », joue un rôle important, à l’occasion de laquelle on institue l’existence d’un royaume allégorique des aveugles[15]. De plus, le texte continue avec une descente en enfer, ce qui offre l’occasion d’une ironie, dans le style de Lucien, avec des références livresques aux figures mythologiques classiques, de la vanité du monde, sous la forme de sa prétendue science, avant de passer à une critique de la fausse politique et de la fausse morale. La démarche de Jean de la Pierre est didactique : la satire est typologique, comme il avertit le lecteur dans la préface : « Je t’ay mis devant les yeux diverses sortes d’aveugles, pour t’exercer à trouver quelque nouveau secret de guarison, et de plus encore, je te propose diverses vices, tayes & mailles en l’œil, pour voir si tu en és aucunement atteint, & en descouvrir les causes diverses »[16]. Comme dans le cas d’Artus Thomas ou Joseph Hall, les catégories des vices ont la primauté sur les défauts individuels. La situation de ces auteurs est d’autant plus intéressante que le recours à Lucien, là où on peut le deviner, les place dans la catégorie de ces « lecteurs innocents » mentionnés par Christiane Lauvergnat-Gagnière dans Lucien de Samosate et le lucianisme en France au XVIe siècle, qui utilisent une série des images et thèmes devenus déjà des lieux communs à l’époque, sans entrer dans le rôle que le satiriste jouait dans les polémiques religieuses du XVIe siècle ; au contraire, les stratégies lucianesques sont adaptées au début du XVIIe siècle aux demandes de la satire, ayant une orientation politique et morale.

Mais, ces textes, peuvent-ils être considérés comme des anti-utopies ? La réponse n’est pas simple et dépend des limites dans lesquelles nous encadrons le genre utopique, dans son développement, jusqu’au début du XVIIe siècle. Formellement, L’Isle des Hermaphrodites et Mundus alter et idem collent plus clairement aux traits de l’Utopie de More, et nous pouvons les accepter plus facilement comme des parodies du genre : elles contiennent tant le prétexte utopique par excellence, le voyage imaginaire, qu’une description des institutions observées par les voyageurs et de la façon dont celles-ci fonctionnent tous les jours. Les choses sont un peu plus compliquées dans le cas du Le grand empire de l’un et l’autre monde ; ici la stratégie narrative utilisée par Jean de la Pierre est, comme nous l’avons remarqué, plus proche des textes de Lucien : au lieu d’un voyage imaginaire, on présente une allégorie des trois royaumes : celui des aveugles, celui des borgnes et celui des clairvoyants, et que l’auteur accompagne d’une explication liminaire : « Ces trois royaumes, vous feront voir les trois estats & ordres des hommes, ces aveugles sont les amants, infortunez & desastreux de ce monde: ces borgnes & chassieux, sont les mauvais politiques: les clair-voyants sont les belles & grands ames choisiez »[17]. Mais ce texte est aussi celui qui contient les invectives les plus transparentes contre des adversaires, nommés par le qualificatif très vague de « mauvais politiques », et qui sont coupable d’avoir essayé de proposer des solutions utopiques pour réformer l’État : « ainsi en font ceux qui se forgent un Estat abstraict, comme des idées de Platon, & au lieu d’appliquer le remede aux membres malades en particulier; ils l’appliquent à une abstraction Metaphysique, qui est justement l’eschelette de ce fol »[18]. À qui s’en prend ici Jean de la Pierre ? Il est difficile de savoir avec précision, mais la cible pourraient être les textes utopiques produites par des auteurs protestants, tels Louis Turquet de Mayerne, avec sa Monarchie aristo-démocratique (1611), ou l’auteur inconnu de L’Histoire du grand et admirable royaume d’Antangil (1616). De plus, de la Pierre utilise le cynisme de Lucien pour discréditer l’idée de projet utopique en soi, à côté d’autres abstractions métaphysiques, dans un fragment où il utilise le motif ubi sunt pour présenter l’image des philosophes païens qui se trouvent dans l’enfer et qui sont soumis au supplice d’être accusés sans cesse de l’immatérialité de leurs conceptions (« ils sont tous couverts de confusion, on s’en rit, on s’en moque, c’est le joüet & passe-temmps de ces esprits folets, & lutins, l’un se gaussant de Platon, luy demande, ou est la belle republique de papier »[19]). Ici, cependant, la position de la Pierre s’approche le plus de celle de Hall et de celle d’Artus Thomas ; tous les trois dédient des pages dans leurs textes à une critique des lectures en vogue et des conceptions morales et politiques construites à partir de celles-ci, en les accusant soit d’athéisme, soit d’incitation à la frivolité. Artus Thomas présente ainsi un document imaginaire qui contiendrait les « Articles de foy des Hermaphrodites », où la science du savoir-vivre serait extraite des manuels épicuriens et de la poésie comique et lascive des Latins et des Grecs[20], tandis que la censure était conseillée de n’agir d’aucune façon contre les pamphlets diffamatoires et les inventions de toute sorte. À son tour, Joseph Hall évoque comme une partie constitutive d’un pays appelé de façon suggestive Moronia, les académies locales, qu’il divise en deux catégories : celles des sceptiques radicaux, qui mettent tout en doute, et celles des innovateurs, « the Troverense », qui réinventent non seulement les objets et les habitudes quotidiennes, mais aussi les formes de gouvernement (« ils se vouent tous à la découverte de nouvelles choses, et ils s’occupent attentivement de la création de nouvelles cités, de nouveaux vêtements, de nouveaux sports, de nouvelles manières et de nouvelles formes de gouvernement » [21]). Si ces nouvelles philosophies n’attaquent pas, dans l’opinion des auteurs cités, les principes chrétiens, elles modifient le comportement des hommes, qui devient efféminé, d’où le concept central du texte d’Artus Thomas, intégré par Claude-Gilbert Dubois, celui qui soigne l’édition critique de L’Isle des Hermaphrodites, dans une tradition historique de la rhétorique anticuriale, dont fait partie également L’Anti-Hermaphrodite de Petit de Brétigny (1606) ou l’Hermaphrodite de ce temps (1611)[22] et à laquelle adhère partiellement, dans certains fragments, Le grand empire de l’un et l’autre monde: « ô combien d’ames femelles souz un sexe masle? combien d’infames laschetez, & poltroneries souz le nom auguste, & venerable d’un homme? combien dénervez, effeminez & flestris sous un majestueux personage viril? »[23]. Hall non plus, il ne manque pas l’occasion de satiriser ce renversement apparent de la hiérarchie naturelle de la société : le deuxième livre du Mundus alter et idem décrit un pays appelé Viraginia où les femmes détiennent le pouvoir politique, qu’elles exercent démocratiquement, bruyamment et chaotiquement, tandis que les hommes sont tous soumis ; une île nommée Hermaphroditica et un pays des femmes guerrières, Amazonia, complètent le paysage.

Ces textes, à l’exception de certains passages de Jean de la Pierre cités plus haut, ne contiennent pas des attaques directes à l’adresse d’un idéal utopique de l’époque ; au plus, ils mettent en scène, de façon satirique, un modèle qui s’oppose à la communauté esquissée par More et ses imitateurs – à la place d’une île habitée par des hommes vertueux, qui se conduisent notamment à l’aide de la raison, sans avoir besoin, à proprement parler, de préceptes religieux, on décrit des îles, des continents et des royaumes où le vice a atteint des formes paroxystiques. Comme dans le quatrième épisode des Voyages de Gulliver, nous sommes exposés à l’irrationalité humaine et aux formes de vie que celle-ci engendre, d’où l’attitude des auteurs qui est synthétisée le mieux par la réaction du narrateur de L’Isle des Hermaphrodites, après avoir parcouru les lois des « Articles de foy des Hermaphrodites » : « Telles estoient les loix de ceste nation que nous trouvasmes contenues en cest extraict, et lesquelles nous semblerent aussi pleines d’admiration que d’abomination pour les choses detestables qu’elles contenoient, de sorte que vous eussiez dict que c’estoit un peuple qui n’avoit d’autre estude qu’à se bander contre ce qui estoit de la de la raison, et de la vertu »[24]. Par opposition, se façonne dans ces œuvres un argument du naturel et de l’ordre naturel de la société, que de la Pierre invoque très explicitement dans un passage du Le grand empire de l’un et l’autre monde : « mais en Dieu, voyez comme Dieux gouverne nos corps; aussi bien le royaume est un corps; il est gouverné par le beau rapport, intelligence, rencontre, & harmonie des parties tellement unies ensemble que tous les membres enchassez l’un dans l’autre ne font qu’un; gardez cette harmonie en vostre estat, & le voyla parfaict »[25]. Les auteurs suggèrent ainsi que ces sociétés, qui sont la tête en bas, représentent une conséquence du renoncement à l’ordre naturel ; l’île des hermaphrodites, le continent austral inconnu et les royaumes des aveugles et des borgnes peuvent être envisagés, de ce point de vue, comme des descriptions des anti-utopies, étant donné qu’ils montrent ironiquement le fait que les sociétés peuvent s’organiser et fonctionner aussi autour de certains principes sociaux et moraux discutables. Le fait qu’elles fonctionnent chaotiquement, mais qu’elles ont également une histoire, une continuité dans le temps, ne fait que souligner de façon cynique cette démonstration.

Un point qui demeure cependant en discussion est la caractérisation d’ensemble de ces textes en tant qu’anti-utopies, notamment en raison de leur nature composite. Mundus alter et idem, qui s’approche le plus, en ce qui concerne la forme, de l’anti-utopie, est divisé en plusieurs livres qui se revendiquent, du point de vue thématique et imaginaire, de plusieurs traditions de la satire européenne ; ainsi, le Livre I, qui contient une description de Crapulia et d’Yvronia, peut être vue aussi comme une parodie du Pays mythique de Cocagne ; le Livre III, dédié à Moronia, le pays des fous, peut être placé dans la descendance du fameux texte d’Erasme, Encomium Moriae ; le livre qui s’approche le plus d’une définition idéale de l’anti-utopie est probablement le Livre II, concernant Viraginia, à cause des problèmes politiques et sociétales qu’il pose – un de ces problèmes se réfère à l’organisation démocratique du pays, qui n’est pas par hasard un des principes essentiels des communautés utopiques. Nous pouvons apporter des objections similaires également dans le cas du Le grand empire de l’un et l’autre monde, cette fois-ci à cause de la forme (nous avons vu qu’il s’agit plutôt d’un exercice à la façon de Lucien, qui n’implique pas de voyage imaginaire) et des accents millénaristes de la fin du texte de Jean de la Pierre ; d’ailleurs, la description allégorique des royaumes des aveugles et des borgnes et trop souvent interrompue par des excursus mythologiques et des interventions rhétoriques de l’auteur. Il ne faut pas oublier que ce sont des exercices livresques, plus ou moins réussis, dans un genre qui permet et qui encourage une telle variété thématique ; de plus, étudiées de point de vue de la satire ménippée, ces œuvres offrent une image plus nuancée de l’évolution dans le temps du corpus des textes utopiques et donc, des transformations génériques que l’utopie a offert à partir du XVIe siècle jusqu’à présent.

 

 

This work was supported by the Romanian National Authority for Scientific Research within the Exploratory Research Project PN-II-ID-PCE-2011-3-0061.

 

 

Notes




[1] Savinien de Cyrano de Bergerac, Histoire comique, contenant les Estats et Empires de la Lune, Paris, Chez Charles de Sercy, 1657, « Préface ».

[2] Savinien de Cyrano de Bergerac, Les nouvelles œuvres de Monsieur de Cyrano Bergerac, contenant l’Histoire comique des Estats & Empires du Soleil, plusieus lettres et autres pieces divertissantes, Paris, Chez Charles de Sercy, 1662, « Préface ».

[3] Jean-Michel Racault, Nulle part et ses environs. Voyage aux confins de l’utopie littéraire classique (1657-1802), Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003, « Seuils I: Le paratexte préfaciel ou les jeux de la vérité et du mensonge », pp. 119-141

[4] Robert C. Elliott, « The Shape of Utopia », English Literary History, vol. 30, no. 4, 1963, pp. 317-334.

[5] A voir aussi notre article, « La critique de l’utopie à l’âge des Lumières et le problème de l’anti-utopie », Transylvanian Review, vol. 22, supplément no. 3, 2013, p. 104.

[6] A voir Johann Andreas Bose, De comparanda prudentia juxta et eloquentia civili, Jena, J. Bielkius, 1678, p. 36; Heinrich von Ahlefeld, Disputatio philosophica de fictis rebuspublicis, Kiel, Reuther, 1704, p. 19 (e citat Bidermann, dar nu şi Rossi); Daniel Georg Morhof, Polyhistor literarius, philosophicus et practicus, Lübeck, Peter Böckmann, 1714, p. 484; Carl Arnd, Bibliotheca-politico heraldica selecta, Rostock & Leipzig, Johann Heinrich Rusworm, 1705, pp. 404 (Rossi); Johann Albert Fabricius, Bibliographia antiquaria, Hamburg & Leipzig, Christian Liebezeit, 1713, pp. 490-491.

[7] A voir Franz Reitinger, « Literary Mapping in German-Speaking Europe », în David Woodward (ed.), The History of Cartography, t. III, Ie partie, Cartography in the European Renaissance, Chicago, University of Chicago Press, 2007, p. 438.

[8] Joseph Hall, Another World and Yet the Same. Bishop’s Joseph Hall’s Mundus Alter et Idem, éd. John Millar Wands,YaleUniversity Press,New Haven &London, 1981, p. 19.

[9] Ingrid A. R. de Smet, Menippean Satire and the Republic of Letters, 1581-1655, Genève, Droz, 1996, pp. 75-78.

[10] Nicolas Correard, « ‘Ne plus sapere quam oporteat’ : La mise en scène de la curiosité vaine dans les satires lucianesques en langues vulgaires », Camenae, no. 15, mai 2013, http://www.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/3-Correard_finalV2.pdf.

[11] A voir Artus Thomas, L’Isle des Hermaphrodites, édition, introduction et notes par Claude-Gilbert Dubois, Genève, Droz, 1996, « Introduction », p. 16.

[12] Ibidem, p. 59.

[13] Ibidem, p. 137.

[14] A voir en ce sens l’introduction de John Millar Wands à son édition du Mundus Alter et Idem, op. cit., pp. xxv-xli.

[15] Jean de La Pierre, Le grand empire de l’un et l’autre monde, divisé en trois royaumes, le royaume des aveugles, des borgnes & des clair-voyans, Paris, Chez Denis Moreau, 1625, pp. 1-9.

[16] Ibidem, « Au lecteur ».

[17] Ibidem, dans la lettre-dédicace, « A monseigneur l’ilustrissime cardinal de Richelieu, chef de conseil ».

[18] Ibidem, p. 218.

[19] Ibidem, p. 393.

[20] Artus Thomas, op. cit., p. 117.

[21] Joseph Hall, op. cit., p. 77 (« all devote themselves to discovering new things, and they carefully arrange the making of new cities, new clothes, new sports, new manners, and new forms of government »).

[22] Artus Thomas, op. cit., « Introduction », p. 9.

[23] Jean de La Pierre, op. cit., p. 54.

[24] Artus Thomas, op. cit., p. 137.

[25] Jean de La Pierre, op. cit., p. 215.

 
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