Twitter Gplus RSS

« Fantaisie » et fiction : Observations sur un cas clinique


Adriana Carrijo
Universidade Federal do Rio de Janeiro, Brasilia
adrianacarrijo@terra.com.br

 

 

« Fantaisie » et fiction : Observations sur un cas clinique 

 

 

Abstract: This text aims at retracing the memory of a psychoanalytical cure of a child by approaching the dimensions of fantasy and fiction. It relies on a very specific psychoanalytical procedure, i.e. the clinical practice. In a message the child wrote to her analyst, where she reveals her anxiety, we found elements from her reading experience of a piece of writing by Jules Verne. The novel allowed the child to tell his fears. Literature here is assured as a resource which makes possible the communication between fiction and fantasy and as a sine qua non condition to overcome the anxiety.

Keywords: Fantasy; Fiction; Jules Verne; Child Analysis.

 

 

« Tout ce qu’un homme est capable d’imaginer, d’autres hommes sont capables de réaliser » (Jules Verne)

 

La relation entre la « fantaisie » et la fiction me conduit, en tant que psychanalyste, à convoquer des ressources pour re-traiter, c’est-à-dire, reprendre, traiter à nouveau, la fonction que la « fantaisie » tient dans le travail clinique avec les enfants, cette fonction-puissance qui incite la capacité analytique à prendre son envol, à rechercher ses inculcations, ses ancrages, ses plis. Je préfère ici le terme français « fantaisie » à phantasme, qui traduit le concept freudien de Fantaisie tout en le rapprochant de son sens d’imagination créatrice, débridée, des fantaisies de l’enfant.

La « fantaisie » débouche toujours dans le concret d’un fait, d’un conte, d’une trace. Par la « fantaisie » le travail de l’analyste se soutient comme un travail avec le mystère de l’humain, avec sa singularité plurielle et démultipliée dans des objets représentés par elle. La « fantaisie » est ainsi la puissance en soi, ce qui meut et é-meut, la puissance qui fait l’éloge de l’existence, qui lui donne un corps.

Pour la psychanalyse, il n’y a pas de moi qui se constitue sans le refoulement et la « fantaisie ». La fonction du refoulement serait ainsi restrictive et adaptative : ce serait le prix à payer pour la névrose ordinaire. L’une des fonctions de la « fantaisie », qui est scénique dans sa nature même, serait ainsi la possibilité de donner de la substance à des pensées et des actions, c’est-à-dire qu’elle est l’expression maximale de la singularité et de l’altérité ou encore la condition même de l’émergence d’un sujet.

Ainsi, même si l’émergence de ce sujet requiert un clivage culturel, ce serait face à l’inévitable tension établie entre la culture et ses entrailles, ces étranges entrailles, qui le rendraient un sujet singulier. Par conséquent, tantôt comme le sujet de l’énoncé, tantôt comme sujet caché, soit dans les espaces publiques, soit dans des espaces secrets, se mettrait en scène la dynamique pendulaire de l’existence.

Il y a quelques années, j’ai reçu un enfant porté par la « fantaisie » ou plutôt par la rêverie. Son imagination très active et sa capacité à se traduire à travers ce qui la nourrissait comme lecture m’ont fort impressionnée. Ce fut à cette occasion que je suis entrée en contact avec certains romans de Jules Verne (1828-1905), notamment l’ouvrage Voyage au centre de la terre, de 1864.

Je relève donc cet espace-« fantaisie » par le biais de ce que j’ai pu essayé alors que j’écoutais analytiquement M.. Je pars d’un mot qu’il m’a adressée, intitulé « Voyage à mon centre ». Dans ce brouillon, M. écrivit :

 

Qu’est-ce qui me traverse ? Qui suis-je réellement ? Il est difficile de répondre mais je crois que je suis un autre. Oui, je crois être une autre personne. Parce que quelque chose me dit que je ne suis pas nerveux. Il me semble que cet autre gamin appelé M. n’est pas impulsif, anxieux, curieux. Il semble que chez lui il y a un autre moi, différent de lui et qui le rend différent, ce qui le différencie de sa nature. Sa nature est une nature déséquilibrée. Mais, dans son for intérieur des voix disent qu’il peut changer. Alors je me demande : qu’y a-t-il dans ma vie, du succès ou de la défaite ? Il me semble difficile de répondre à cette question, mais je pense que le chemin de la perte me possède. Pourquoi dans tous les lieux par où je passe il arrive des problèmes, à l’école, chez moi… ? Pourquoi il n’y a pas un jour où je puisse être tranquille ? Qui voudra me montrer le chemin de la vie aura de la chance parce que je suis un gamin angoissé qui a besoin de lumière. Ben, l’épisode d’aujourd’hui en reste là, mais je cherche toujours un chemin dans cette aventure appelée « voyage dans mon centre ».

 

Les dynamiques d’introversion décrites par le petit M. m’ont amenée alors à ancrer son traitement dans le texte de Bachelard (1990 [1948]) où l’auteur souligne que « le repliement sur soi ne peut pas toujours rester abstrait. Il prend des allures de l’enroulement sur soi-même, d’un corps qui devient objet pour soi-même, qui se touche soi-même » (Bachelard, 1990 [1948], p.4.)

En effet, dans le mot secret de cet enfant, tout se vaut : il se dédouble, il clive son existence, il avoue son angoisse.  Il craint se perdre dans un labyrinthe qui est, à la fois, la métaphore et l’image de son propre inconscient. Effrayé, l’enfant appelle le chemin de la perte y voyant quelque chose d’intrinsèque à cette dynamique qui fait que tantôt l’on possède un inconscient tantôt c’est lui qui nous possède, accomplissant ainsi la dynamique pendulaire de l’existence.

De cet ébat résulterait une forme, une esthétique existentielle qui traverse sa vie animique, établissant les conditions de sa relation avec autrui et le monde, de sa mise en possession de soi, et d’appartenance. Ainsi, ce serait par l’impossibilité de capturer l’objet dans son caractère ontique que M. transfigurerait cet objet en quelque chose d’inhérent à soi. Et c’est précisément face à cette complexité animique que Bachelard se rend à l’imagination et à l’imaginaire. C’est donc devant cet imaginaire à profusion que nous produisons les plis qui abriteront nos secrets les plus intimes, légitimant l’idéal de repos tant vanté par cet auteur.

Dans la tentative de trouver des pistes pour (dé)vier M., je regarde vers l’extérieur essayant de cartographier le monde. Je vois des choses, des corps. M. est arrivé dans mon cabinet avec un diagnostic de hyperactivité, un diagnostic psychique courrant dans les années 1990. Peut-être au moment où j’écris ce texte, en 2014, les spécificités de son comportement et de son écriture seraient-elles interprétées comme de l’autisme. Il y aurait-il l’influence d’un« fluide corporel caché » qui l’accélérait ? C’était le raisonnement médical de l’époque.

Mais comme cela ne me semblait pas suffire, M. cultivait l’habitude de se cacher, de fuir et de parler peu. Cependant M. écrivait. Il écrivait sa vie sous un format épisodique où tantôt il soulignait tantôt il cachait la réalité selon ses désirs les plus intimes et secrets.

Bachelard (1990 [1948], p. 9) avait déjà observé que “cacher est une fonction primaire de la vie. C’est un besoin lié à l’économie, à la constitution des réserves. Et l’intérieur a (aurait) des fonctions de trêve si évidentes que pour classer les rêves d’intimité l’on doit (devrait) donner la même importance à un éclaircissement et à un obscurcissement.

Qu’est-ce donc que l’esthétique de l’hyperactivité de M. cachait ? Qu’est-ce qui aboutirait à une déambulation vide sinon à une tentative de vider l’excès d’angoisse intrinsèque au vivre ? Ne seraient-ils plutôt ces mots cachés et assez ludiques de M. qui ouvriraient la voie jusqu’aux entrailles ? Sans l’espace d’accueil et de compréhension ouvert dans le monde, ce corps serait-il condamné à se dépenser pulsionnellement allant dans tous les sens, faisant allusion à ses déambulations ?

Pour moi, le corps de M. n’a jamais été purement biologique. En effet, le corps comme expression d’une condition auto-poïétique acquiert, à travers les devenirs historiques et sociaux, la capacité de refouler et d’imaginer, ces forces dynamisant plutôt la puissance imaginative/créatrice, menant le sujet à une certaine dé-sujection, dé-sujection nécessaire aux ébats de la vie des relations. Néanmoins, cette vision du corps et surtout cette pratique psychanalytique ne deviennent possibles que par le biais du dialogue avec d’autres disciplines. Autrement on retirerait du cœur de la fabrication des concepts, y compris, pourquoi pas, ceux de la psychanalyse, des explications mirobolantes pour de nouveaux et de vieux symptômes, laissant à l’hyperactivité de M. un seul « nouveau » diagnostic, proche de l’ « angoisse motrice » ou de l’ « angoisse de duplication ».

Hélas, le corps est au cœur des réflexions/interventions cliniques. Le corps seul. Seul le corps. Le corps nu et sans plis. Le corps des-imaginé, dés-imaginant, sans secrets, plein d’accès, de bio-ascèses. Que révèle donc ce corps de notre société ? Dans ce sens, j’en viens plus précisément à la clinique d’enfant post-moderne.

 

 

Le contexte psycho-clinique post-moderne de l’enfant ou ­ psychanalyser les enfants dans la post-modernité

 

Glisser de la scène analytique et de la relation duelle avec mon patient de moins de 10 ans, aller au delà des quatre murs de mon cabinet pour exploiter le décor post-moderne que nous habitons, dévoile à la psychologue clinique et éducationnelle que je suis, de nouvelles formes de constitution/construction subjective à partir de la constatation, pas si évidente, qu’un enfant grandit.

Un appel de plus pour enquêter plus soigneusement les névroses mondaines ne surviendrait pas comme forme impérative au psychanalyste, l’exercice clinique et réflexif attestant la porosité de cet espace envahi par l’avalanche de psychopathologies et de stratégies de réduction des vicissitudes psychiques aux seules déterminations synaptiques, ainsi que par l’essor d’un « marché psy » florissant (je pense à la psychomotricité entre autres) vidant doublement le sujet, le moulant tantôt comme marchandise tantôt comme consommateur des traitements à la mode.

Je parle de la sophistication des théories, du foisonnement des spécialisations pour les « tuteurs de l’enfant », des interventions absurdement précoces, de l’alliance école-clinique et de ce sujet-produit incarnant la typologie offerte à la description, à l’information, aux traitements. C’est que de cette ingénierie jaillissent désormais des sujets non attentifs, hyperactifs, dyslexiques, défiants-opposants. Surgissent également des cliniciens croyant avoir appris une théorie capable de décanter l’impossible, l’impossible de la nature humaine, le fuyant mercure des alchimistes.

La nature humaine, surtout la nature de l’enfant, m’a toujours paru essentiellement hyperactive, attentive à ce qui réveille le désir, défiant les lexiques, s’opposant aux canevas (y compris ceux de Piaget). Quelle substance ces tuteurs post-modernes cherchent-ils alors à trouver ?

Bachelard (1990 [1948], p. 56) nous vient au secours rappelant que « l’alchimiste, dans ses méditations, croit avoir isolé la substance de la monstruosité. Mais l’alchimiste est un esprit élevé. Il laisse aux sorcières la tâche de la quintessence du monstrueux. La sorcière à son tour ne travaille que dans les royaumes animal et végétal. Elle ne connaît pas (ne connaîtrait pas) l’intimité la plus grande du mal, celle qui s’insère dans le minéral perverti ». (p. 56).

Ainsi, je reconnais que le propre de l’enfance est d’être aussi fuyante que le mercure et ceci me met sur la voie pour comprendre le « voyage » épisodique de M. à chaque fuite, car un secret caché (où ? pourquoi ? avec qui ?) revient à chaque retour, un secret dévoilé par écrit, une élaboration à sa manière, de façon épisodique. Alors que le corps de M. comme celui de tant d’enfants se trouve au cœur des discussions cliniques, devient la proie de nouveaux alchimistes qui croient avoir isolé la substance (secrète) de la monstruosité.

Mais qu’est-ce qui veut déterminer cette réduction du corps à sa dimension biologique ? Pourquoi c’est le discours « cérébral » qui prend le devant de la scène post-moderne ? Cet organe, si vanté par le mystérieux agglomérat de jus et de tours qui le forme (ce qui se donne tout à fait à une imagination anatomique), pourquoi cet objet intéresserait un regard scientifique qui prétend que la vérité soit posée sur un champ spécifique, que son regard puisse tout voir ?

Si je suis ce raisonnement, l’enfant ne serait-il traversé par les « régimes de vérité », construits sur le présupposé scientifique qui conçoit l’essentiel comme quelque chose d’intrinsèque/nucléaire, toujours passif au regard du chercheur qui le traque « dans le dedans », à l’intérieur d’une vérité ou d’un paradigme dominant, comme s’il pouvait être dissocié des paramètres historiques et des inattendus ?

De fait, quand j’ai fini mes études, à la fin des années 1990, je portais en moi la certitude et la direction d’un certain raffinement de l’écoute et de l’attention qui mettait en valeur le lien et le  transfert mais surtout ma formation m’a amenée à supporter la résistance ou l’intervention des parentes. Désormais, j’avoue me trouver devant des phénomènes nouveaux (un patient qui ne tarde pas à arriver, qui se multiplie avant même de quitter les couches et de parler, qui a des parents qui croient à une prophylaxie psychologique) et, surtout, devant le désenchantement de cet espace intersubjectif de la clinique comme un territoire de dévoilement de l’existence et de l’analyse de la psyché, soit d’une psycho-analyse.

J’écris à partir de mon expérience de clinicienne rythmée par la cadence de la psychanalyse, donc des expressions de l’inconscient et de l’imaginaire, intervention certes plus privée que publique, cependant engagée, davantage politique, quoique plutôt micro-politique que stéréotypé.

Je souhaite alors transposer la plainte parentale comme le pivot qui justifie une interview psychologique qui m’apporterait un nouveau travail analytique. Ainsi, j’accorde mon écoute par l’assimilation de ce qui concerne l’imaginaire de la famille et de l’école entourant le sujet qui arrive à mon cabinet comme un « patient supposé », socialisant son symptôme. Je souligne l’excitation advenue d’une démarche de l’écoute qui accueille les multiples dimensions de la psychanalyse, relevant les encadrements réducteurs d’une clinique construite pour habiter les quatre murs d’un cabinet. Imaginant / (re-)traitant le patient dans le monde et admettant la résonance des aigreurs trans-générationnelles, la clinique exige par conséquent des histoires, des géographies, des cartographies.

Car la clinique, pour ainsi dire, n’est plus le seul cabinet, lieu des conseils, des références/révérences très doctes, et devient un conservatoire/observatoire des expressions des modes de vie et du vivre ensemble, où sujet et société deviennent à leur tour des instances que l’on ne peut plus dissocier. Je refuse donc le rôle du maître qui renforce des aspects universels du développement de l’enfant, surtout ceux qui les marient avec la culture de la performance et de la stimulation cognitive devant aboutir à un meilleur développement (j’emploie ce mot en tant qu’un but capitaliste) de l’enfant, comme s’il se réduisait à une unité cognitive.

Je ferais ainsi objection à l’uniformisation et à l’instruction des symptômes d’une pratique (la clinique) qui se fonde sur le pouvoir et que fabrique du savoir au nom de la rétro-alimentation du « savoir-pouvoir-faire ». Je problématise la qualité de la venue de ce petit patient réduit à un porteur de troubles. J’occupe la place et les cycles, demandant l’autre et de l’autre, afin de comprendre ces impasses.

Quelqu’un me disait récemment : « le cerveau est devenu le nombril de la clinique ». D’où vient cela ? Qu’était donc ce cerveau d’autrefois devenu le nombril ? Doit-on alors considérer que, à propos de l’imaginaire social et des dynamiques du secret, cette thématique gagne de la force par la déconstruction des schèmes utilitaristes et simplistes ?

Grandir et prendre du corps demande de la libido, celle-ci secoue le sujet dans son histoire provoquant des impressions sensorielles distinctes de même qu’un engagement social voué plutôt à un « nous », des forces nécessaires à ce que l’expérience humaine ne se réduise pas à l’hyperactivité ou à l’apathie.

L’inévitable croissance perçue par M. comme pur déplacement pulsionnel était sujette aux excitations et aux hésitations de ce sujet, à des rencontres et des rencontres manquées, à ses propres secrets. Référé à la vie de relation et à sa propre condition d’être vivant, il s’agissait d’une perpétuelle tentative d’ébat avec le temps, les personnes, les imaginaires cliniques qui l’entouraient.

M. était essentiellement action, mouvement et spéculation – mercure fuyant. Mais ce fut précisément cette tension qui a fait ce sujet marcher, hausser le labyrinthe, s’activer. Plus tard, cette même tension/profusion (imaginaire) inquiétante exigera le repos et les retrouvailles avec ses entrailles, ces étranges entrailles. C’est là l’espace potentiel où son secret (ainsi que celui de chacun de nous) doit habiter.

 

 

La fonction de la fantaisie comme espace imaginaire potentiel dans la formation de l’analyste

 

L’émergence d’une nouvelle clinique est toujours indissociable de son contexte historique et social, l’épistémè de la subjectivité de l’enfant dans la profusion psycho-pathologique admet le sentiment de vulnérabilité qui traverse notre société, poursuivant nos défenses, imbriquant les rapports par les représentations des risques et des soins personnels.

Si, autrefois, la pédagogie de l’enfance embrassait le projet de construction d’un être supérieur par son orthodoxie et sa prophylaxie (ce fut l’idéal de l’école moderne), la fluidité des temps post-modernes adopte la « clinique action » comme ressource de la stratégie de reprise du sujet ayant fait faillite. La question manque de faire allusion à ce qu’il supposait contenir, c’est-à-dire, la nature de son essence et de son expérience en tant qu’homme pour cela même qu’il contient (aussi bien comme fluide corporel-clé que de la chimie essentielle le contenant).

On ne doute pas que les instruments et la culture de la mensuration/classification élaborée depuis des siècles – de la pédagogie à la psychologie jusqu’à la neuropédiatrie – soient mis en jeu dans l’expérience de l’enfant post-moderne comme des dispositifs de l’organisation sociale.

Dans ce sens, on cherche à mettre en évidence comment certaines significations imaginaires de l’enfance contemporaine embrassent une complexe ingénierie de sens dans laquelle la conception d’une enfance phasique et/ou d’apparat cognitif actif des formes du vivre ensemble et d’investissement pour l’enfant, toutes étant des représentations cohérentes avec une logique d’ensemble et identitaire, toujours référée par l’autre, par l’adulte et par la société au nom d’un imaginaire social actif.

Attentive au crépuscule des processus de production de subjectivité, des pratiques, des théories, nous nous intéressons davantage au noyau de ces faits, beaucoup moins à celui de ses effets-symptômes (et/ou troubles). Bref, nous nous installons dans une pratique clinique qui admet une force créatrice qui produit et incite cette forme de lien social. 

Nous parlions d’un noyau relativement commun, magmatique, d’une masse de signification qui se déplace dans le temps entraînant des croyances, fondant des paradigmes qui activent de nouvelles formes d’être et de vivre ensemble. Nous parlions d’un imaginaire social, d’un lien pulsionnel actif et large, d’une force donc qui intègre et détermine des perceptions, des intentions et des actions dans le cours de l’histoire.

Car c’est cette force vitale, le magma qui vitalise ces liens et qui fonde des institutions, qui contient aussi le vieux sédimenté dans le nouveau, marquant le tissu social comme espace aussi bien de répétition que de création. L’enfance doit par conséquent être contemplée comme institution fondée dans un temps historique chargé d’attentes et de valeurs propres à lui, dans lequel le corps de l’enfant, capturé par un imaginaire social d’époque, fonde le champ de l’enfant comme un espace de quadrillage, développement, de disciplinarisation.

Nous avançons le concept d’imaginaire pour légitimer des actions sur le développement humain et sur sa cognition même. C’est en parcourant ces chemins que nous pourrons contempler le lien parents-spécialistes et proposer de nouvelles directions à une pratique que emprisonne l’expérience de l’enfant et qui, en dernière instance, ségrégue l’enfant de la société, lui conférant un apprivoisement par le statut même de troublé.

À travers ces significations imaginaires de l’enfance contemporaine, qui constituent mon objet d’étude et de réflexion, j’espère pouvoir contribuer non seulement avec la décantation de ce processus de production de la subjectivité dé-calquée dans le corps mais aussi à ajouter à la recherche sociale les impasses inhérentes au travail avec la dimension imaginaire et secrète, des puissances qui ne peuvent pas être exclues de tout travail de terrain, suggérant des actions qui incorporent les notions de densité, d’intensité et de complexité comme des conditions inhérentes elles aussi au travail théorique/méthodologique avec les significations et des cartographies. Cette démarche méthodologique doit par conséquent inclure la participation du corps, du psychisme inconscient et de la conscience de façon indissociable dans le processus d’appréhension et de construction de la réalité.

Le dualisme cartésien qui a fondé la modernité a rendu possible la création de la science moderne et avec ceci le progrès scientifique-technologique des derniers siècles. Il s’agit évidemment d’une conquête humaine à laquelle nous ne pouvons pas renoncer. Mais le dualisme qui l’a portée fut également responsable pour l’unilatéralité de notre manière de penser la vie, une unilatéralité responsable du réductionnisme de nos conceptions ontologiques, épistémologiques et anthropologiques.

Le rôle de la raison doit par conséquent être de redimensionner. Insistant sur l’image de l’alchimiste bachelardien, je cite : « lui qui substantialise tous ses rêves, qui réalise aussi bien ses défaites que ses espoirs forme ainsi de véritables anti-éléments » (Bachelard, 1990 [1948], p. 56-57). C’est pourquoi il est nécessaire d’insister sur l’insertion de la raison dans la complexité des facultés humaines (imaginaires) pour aborder le réel et la vie, la réalité. Ainsi, il faut rendre à la science (ici, la science psy et en particulier la clinique) la complexité des formes par lesquelles nous appréhendons la réalité que seul l’homme est capable de produire/inventer. Enfin, identifiée avec le petit M., je souligne que je suis moi même à la recherche de celles et ceux des mes lecteurs et de mes lectrices voulant m’aider à trouver le chemin voire à me dé-vier de la vie. Et celles-là et ceux-là auront peut-être de la chance car je suis moi même une psychanalyste brésilienne angoissée qui a besoin de lumière ─ si je partage ce secret c’est qu’il est au cœur de ma réflexion.

 

 

La fonction de la littérature comme espace potentiel pour le travail de l’analyste ou le voyage de M. à son centre

 

Je trouve dans les mots de Bachelard (1990) quelques explications à ce que j’expérimente à travers le travail avec les fantaisies et les fictions des enfants :

 

Toutes les grandes forces humaines, quand même elles se manifestent à l’extérieur, sont imaginées dans une intimité [...] Les images de la forme et de la couleur peuvent très bien être des sensations transformées. Les images matérielles nous enveloppent dans une affectivité plus profonde, puis qu’elles prennent leurs racines dans les couches les plus profondes de l’inconscient. Les images matérielles substantialisent un intérêt. [...] À partir de cette volonté de regarder l’intérieur des choses, de regarder ce que l’on ne voit pas, ce que l’on ne doit pas voir, se forment d’étranges rêveries tendues. (1990 [1948], p. 2-5)

 

Il n’y a pas d’enfant qui ne désire pas regarder l’intérieur d’un jouet. Afin de satisfaire une telle curiosité ça vaut la peine de le casser, d’en enlever sa fonction de jouet clivé industriellement. L’inconscient s’exprime ainsi. Il a besoin de déborder, de jaillir des entrailles, du centre de ce que l’on identifie comme la terre, la fonction materne.

Le livre préféré de M., Le Voyage au centre de la terre, la fiction qui a fait apporter l’avalanche de son besoin de s’exprimer soi-même fut ainsi un dispositif analytique central pour l’élaboration d’une expérience d’angoisse pétrifiante. D’ailleurs, il faut dire et souligner que les enfants angoissent malgré les discours naïfs qui entourent l’enfance.

Les angoisses peuvent être mouvantes, é-mouvantes, terriennes, éthérées, fictionnelles, dys-fonctionelles, fonctionnelles… Et l’homme, je le crois, est peut-être quelqu’un de condamné à parler et au-delà, à écrire. La genèse de la culture, il me semble, s’ancre dans ce présupposé. L’état naît avec le passage incarné dans le père vers la loi « écrite », vers la loi « fonction ».  L’écriture, pour cela même, consiste à décréter la mort du réel. Quand nous disons réel, nous le remplaçons, nous le dispensons. La psychanalyse est un espace-pratique qui peut rendre possible ce passage nécessaire.

Avec M., ses fantaisies et ses fictions, j’ai dû relever le défi d’exploiter des méandres où aucun bateau n’avait jamais encore mouillé. Par le biais de ma présence et mes efforts pour l’écouter, M. fut rendu plus fort par la possibilité de vivre par projection ses fictions et fantaisies, échappant ainsi à un encadrement pathologique. Car son écriture fut comprise selon d’autres paramètres. Littéralisons la clinique et l’écoute. Rendons vitales nos pratiques re-traitant ce qui sans cette démarche risquerait de redonder en fiction, forclusion, psychose.

 

 

Références bibliographiques

 

Aulagnier, Piera, Um intérprete em busca de sentido, São Paulo, Editora Escuta, 1990. [Un interprète en quête du sens, Paris, Payot, 1991]

Bachelard, Gaston, A terra e os devaneios do repouso: Ensaios sobre as imagens da intimidade, São Paulo, Martins Fontes, 1990. [La terre et les rêveries du repos. Essais sur l’imagination de l’intimité, Paris, José Corti, 1948]

 
 Share on Facebook Share on Twitter Share on Reddit Share on LinkedIn