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Descriptions paysagères et utopie sociale dans les récits de voyages et les romans coloniaux allemands (XIXe-XXe siècles)


Laurent Dedryvère
Université Paris 7 – Denis Diderot
Laurent.dedryvere@eila.univ-paris-diderot.fr

 

 

Descriptions paysagères et utopie sociale dans les récits de voyages et les romans coloniaux allemands (XIXe-XXe siècles) /

Landscape Descriptions and Social Utopia in German Travel Relations and Colonial Novels (19th-20th centuries)

 

 

Abstract: This paper analyses utopian propensities in German travel relations and colonial novels from ca. 1850 to 1914 and focuses on the metaphorical projection of idealized societies and regimes into the exotic landscape. The word “colony” is understood in two different acceptations. Around 1850, the “German colony” designates a group of settlers who emigrate and keep true to their original way of life. From the 1880s onward, the “German colo­nies” stand for countries in a state of political and economic subordination to Germany as a new colonial power. Despite the evolution of the German colonial policies through the 19th century, the perception of the German communities overseas evince continuities: the “German colonies” allow the colonialist activists to show the defaults of the European Germans and to sketch a better society.

Keywords: Utopia; Landscape; Germany; Colonies; Travel Relations; Colonial Novels.

 

 

En partant de problématiques diffé­rentes, les spécialistes ont souvent qualifié d’utopiques les colonisations européennes. Les historiens de l’urbanisme, par exemple, ont souligné que certaines villes coloniales répondaient à un projet de rationalisation proprement utopique. Ainsi, Klaus Mühl­mann suggère que Tsingtao, fondée par les Allemands à la fin du XIXe siècle, incarne une forme de cité idéale. Créée ex nihilo et organisée suivant des principes rationnels, elle devait traduire dans l’espace la structure inégalitaire de la société coloniale[1].

Les spécialistes des atrocités coloniales ont parfois qualifié les régimes coloniaux de constructions utopiques, destinées à opti­mi­ser l’exploitation des ressources. Jürgen Zim­merer décrit ainsi le régime imposé à la population locale à l’issue du génocide des Herero et des Nama (1904-1908), en actuelle Namibie, comme une « utopie de la domination ». Astreinte au travail forcé, la population locale est soumise à un contrôle permanent [2].

On rencontre aussi la métaphore uto­pique chez les historiens de la médecine[3]. Guillaume Lachenal a ainsi étudié l’« utopie hygiéniste » mise en place au Cameroun par des autorités françaises soucieuses de « don­ner aux médecins le champ d’action le plus large possible, y compris sur le plan de l’organisation sociale et politique[4]. »

Enfin, des spécialistes de l’imaginaire ont souligné que la pensée utopique était au cœur des représentations coloniales. En s’appuyant sur les recherches du mytho­logue Gilbert Durand et les postcolonial studies, Catherine Repussard dégage le noyau my­thique qui constitue selon elle le cœur du colonialisme allemand[5]. La colonisation per­mettrait d’esquisser une échappatoire et un antidote à la modernité industrielle[6].

Il est remarquable que la métaphore de l’utopie soit employée si souvent, et par des auteurs venant d’horizons aussi divers, pour caractériser la colonisation européenne (en particulier allemande). La proximité entre colonisation et utopie s’explique peut-être par les rapports étroits qu’elles entretiennent toutes deux avec la modernité. Les colonies ont été qualifiées de « laboratoire[s] de la modernité[7] », où les responsables politiques, administratifs ou militaires expérimentaient des mesures innovantes, susceptibles ensuite d’être étendues aux métropoles[8]. Apparue à la Renaissance, l’utopie semble elle aussi inséparable de la modernité. C’est la thèse de Frédéric Rouvillois : « il est peu sur­prenant qu’elle [l’utopie] ait pris, à chacun des in­stants successifs de la modernité, le visage de ce qu’il y avait de plus neuf, de plus avancé, de plus conforme à sa propre radicalité[9]. » Le principal point commun entre utopisme et colonisation semble être l’autoritarisme mo­der­nisateur. Dans les deux cas, il s’agit d’im­poser des mesures draconiennes, sans s’em­bar­rasser des tra­ditions ou des structures so­cio-économiques préexistantes. Tout comme l’utopie, le ré­gime colonial prétend – du moins sous sa forme la plus brutale – abolir l’héritage du passé, dans la mesure où il entrave l’ef­ficacité planificatrice.

Si étroits que soient ces liens, les par­tisans de l’expansion coloniale allemande aux XIXe et XXe siècles ne les revendiquent jamais. À partir du milieu du XIXe siècle, en Alle­magne, le terme « uto­pie » est surtout employé dans un sens péjoratif. En particulier, les penseurs libéraux dé­noncent l’« utopie » du marxisme, tandis que Marx et Engels établissent une distinction entre socialismes « utopique » et « scientifique » pour se démarquer de Fourier et Proudhon. À la fin du XIXe siècle, rares sont les pen­seurs allemands qui pensent que l’utopie puisse avoir une utilité pratique[10].

Le premier objectif de cet article, con­sacré aux représentations coloniales alle­mandes entre le milieu du XIXe siècle et la veille de la Première Guerre mondiale, est de montrer que les protagonistes du milieu colonialiste allemand, bien qu’ils récusent le qualificatif d’utopistes, contribuent à propa­ger des aspirations qui peuvent être con­si­dérées comme utopiques.

Dans ce but, il faut partir d’une défi­nition précise de l’utopie. Dans son sens « vulgaire », souligne Frédéric Rouvillois, l’u­topie ne désigne rien d’autre qu’un projet politique irréalisable[11]. Comme lui, nous comprendrons le terme dans un sens étroit, comme « idée d’une perfection ayant pour objet premier […] l’ordre politique, et pour facteur déterminant une organisation établie par la volonté, la décision et l’agir hu­main[12]. » Cette acception exclut du champ d’investigation les genres proches (l’idylle, la description édénique), mais même dans ce sens restreint, « l’utopisme est beaucoup plus étendu qu’il n’y paraît d’abord, irri­guant une large part de la pensée occi­dentale[13]. » L’utopie peut en effet apparaître sous une forme atténuée. L’œuvre ne se pré­sentera pas alors comme un tableau cir­constancié d’une perfection politique, mais ces deux éléments, l’idéalisation du régime et le volontarisme politique, sont essentiels pour identifier ses tendances utopiques.

Notre second objectif est de montrer une continuité entre la période « précolo­ni­ale[14] » de l’Alle­magne (entre 1850 et 1870) et la période où l’Empire allemand mène une réelle politique d’expansion outre-mer (à partir du milieu des années 1880).

La place du paysage dans la repré­sentation mentale de ces colonies est importante. Comme le souligne François Walter, l’imaginaire a tendance à projeter les caractéristiques nationales dans le paysage[15]. Les colonies allemandes en pays lointain apparaissent comme la rencontre entre une communauté et un paysage exo­tique. Il en résulte un effet d’étrangeté, un contraste entre la communauté nationale et son nouvel habitat.

Dans le cas allemand, le terme « colo­nie » est polysémique, et sa signification évolue au cours du XIXe siècle. Nous nous limiterons à la colonie « de peuplement ». D’abord, la « colonie » désigne l’installation de colons dans des pays qui n’ont aucun lien de subordination avec les États allemands. Quand ces migrants restent groupés et con­tinuent à cultiver leur identité nationale, leur habitat est qualifié de « colonie allemande » par les contemporains. Durant la période d’émigration de masse, entre les années 1850 et le milieu des années 1890, plusieurs millions d’Allemands partent s’installer en Amérique, essentiellement aux États-Unis, mais aussi au Brésil ou dans d’autres pays d’Amérique du Sud[16].

À partir de la fin des années 1870 une nouvelle conception de la colonie de peu­ple­ment apparaît[17]. Les milieux colonialistes réclament une politique de conquête, afin de réorienter l’émigration allemande vers de véritables possessions coloniales[18].

Il faut donc distinguer deux périodes dans la perception des colonies par les in­tel­lectuels allemands. La première va des années 1850 à la fin des années 1870 ; la seconde, enfin, va des années 1880 à la veille de la Première Guerre mondiale. Dans les deux cas, la description des implantations alle­mandes est souvent colorée d’utopisme.

 

I. La description des « colonies » en période précoloniale : entre réalisme et utopisation : l’exemple de Friedrich Gerstäcker

 

Durant la première période, qui va des années 1850 à la fin des années 1870, le problème de l’émigration allemande est omni­présent dans le débat public. Les rédac­teurs plaignent les émigrés, qui vivent par­fois dans des conditions difficiles, et con­ti­nuent à voir en eux des membres à part entière de la communauté nationale.

Un rédacteur caractéristique de cette po­sition est Friedrich Gerstäcker (1816-1872). Aujourd’hui pratiquement oublié, il jouissait au XIXe siècle d’une grande popu­larité[19]. Il est connu en particulier comme portraitiste des Allemands d’outre-mer. Il a sillonné le monde à la recherche de leurs « colonies » disséminées en Amérique du Nord et du Sud, ou en Australie. Dans ses récits de voyages, il veut offrir une description aussi réaliste que possible des colonies pour combattre les illusions qui ont court à leur sujet.

 

1. Gerstäcker, anti-utopiste

 

À première vue, l’auteur adopte un point de vue résolument anti-utopique pour dépeindre les Allemands d’outre-mer. Son rapport à l’utopie est d’abord satirique. On peut le constater dans son livre En route pour l’Amérique (1855), où il se propose de dénicher à travers les États-Unis l’élément allemand, qui, comme il le dit avec une certaine fierté, « s’étend de toutes parts[20] ». Il affirme que les espérances de certains migrants sont condamnées à être déçues : « “en route pour l’Amérique”, se réjouit l’idéaliste, qui hait le monde réel pré­ci­sément parce qu’il est réel, et espère trouver de l’autre côté des océans un mirage con­forme à ceux que son cerveau insensé a engendrés[21]. »

Dans ses Voyages et destinées des émigrants allemands, publiés huit ans plus tôt, l’écrivain met en scène le naufrage d’une utopie sociale sur le sol américain. Un groupe d’émigrants décident de mettre en commun leurs ressources pour acheter une propriété foncière aux États-Unis et y fon­der une communauté égalitaire. L’auteur s’ingénie à montrer que cette communauté idéale est vouée au délitement. Les diffé­rences d’habitus social entre ses membres la minent de l’intérieur dès le début[22].

L’attention que Gerstäcker porte aux mécanismes de distinction sociale, l’ironie qu’il adopte pour déceler les égoïsmes in­dividuels derrière les grandes phrases idé­a­listes, constituent le principal intérêt de son œuvre pour le lecteur d’aujourd’hui, en dé­pit des faiblesses qu’elle présente par ailleurs (intrigues cousues de fil blanc, person­nages stéréotypés, etc.)

Dans le roman, les migrants baptisent leur colonie « espérance[23] ». On décèle ici une allusion à des expériences utopiques ré­elles, mises en œuvre par des migrants alle­mands aux États-Unis durant le XIXe siècle. L’analogie avec les « harmonistes » de Georg Rapp (1757-1847), pour citer l’e­xem­ple le plus connu, est frappante[24]. Comme ces derniers, les protagonistes du roman donnent à leur communauté un nom qui re-flète leurs aspirations.

Dans le roman, l’épreuve de réalité à laquelle est soumis le rêve utopique est symbolisée par la confrontation au paysage américain. À leur arrivée dans la rade de New York, les passagers projettent sur le paysage leurs rêves de bonheur individuel et collectif. Mais le narrateur ajoute aussitôt que cette impression est trompeuse ; la beauté naturelle masque les difficultés des destins individuels : « Quel ravissement ! Une baie magnifique, avec ses prairies et ses forêts, ses bâtiments, ses forts et ses nombreux bateaux, le tout plongé dans la magie d’un pays nouveau et inconnu, désiré depuis si longtemps. Aucun des émigrants ne connais­sait encore les soucis et pri­vations qui l’attendaient peut-être à terre ; aucun d’eux ne voyait dans le paysage splendide qui s’étendait sous ses yeux la misère et le chagrin qui régnaient chez les habitants de ce pays, comme chez tous les autres. Ils ne voyaient que la belle, que la splendide écorce ; le cœur ne pouvait donc qu’être bon[25]. »

Dans la suite du roman, les migrants, trompés par un agent foncier véreux, s’in­stallent dans une zone insalubre. Leur com­munauté a tôt fait de se disperser. L’homme est défait par une nature hostile[26]. Gerstäcker poursuit un but pédagogique ; il veut mettre en garde les candidats à l’émigration contre les dangers qui les guettent et les exhorter à ne pas nourrir d’espoirs démesurés.

 

2. Gerstäcker, promoteur d’une « utopie libérale » ?

 

Dans plusieurs de ses ouvrages, l’au­teur se réclame des postulats fondamentaux du libéralisme économique. Au cours d’un voyage dans les « colonies » allemandes d’Australie, il expose clairement sa position dans le portrait qu’il trace d’un propriétaire terrien qui n’emploie que des ouvriers allemands : « J’ai la ferme conviction que c’est un ami des Allemands ; c’est son propre intérêt qui les lui fait aimer, et c’est l’intérêt individuel, quoi qu’on puisse en dire, qui gouverne le monde […]. Du reste, les contrats les plus solides et les meilleurs sont ceux qui représentent aussi équitable­ment que possible les intérêts des deux partis – le capital et le travail ne s’affrontent plus, ils se tendent la main[27]. » On retrouve ici les thèses centrales de l’économie poli­tique classique, le primat des intérêts indi­vi­duels et l’harmonisation des égoïsmes privés.

En rejetant les utopies égalitaires, Gerstäcker cherche à mieux réaffirmer son credo libéral. Il prétend porter un regard démysti­fi­cateur sur le monde, mais contribue à étayer certains mythes fonda­mentaux du libéralisme au XIXe siècle, la tabula rasa, l’homme nouveau (self-made-man) et la juste rétribution des efforts, indé­pendamment des origines familiales. Dans Voyages et destinées des émigrants alle­mands, il suggère que le migrant allemand doit se délester de sa vie passée pour obtenir le succès. Selon un personnage du roman, qui semble assurer la fonction de porte-parole de l’auteur, même un capital importé d’Europe peut être un handicap, car il rat­tache encore son possesseur à son existence passée. Une faillite préalable est nécessaire au succès car elle permet à l’individu de repartir sur des bases entièrement neuves : « Tous les Allemands qui ont réussi [aux États-Unis] sont pour la plupart arrivés pau­vres, et si vous voyez deux hommes doués des mêmes facultés descendre à terre, et si le premier a mille dollars, tandis que le se­cond ne possède même pas mille cents, je vous mets ma main à couper que le pauvre parviendra le premier à la prospérité, ou du moins à l’indépendance[28]. » L’écrivain esquisse ainsi les contours d’une société juste, où chacun est rétribué suivant ses mérites et ses vertus, quelles que soient les conditions de son entrée dans l’existence.

Ce tableau est idéaliste, et le roman se clôt sur un happy end. Le personnage prin­cipal acquiert son indépendance écono­mique ; il exploite un petit domaine agricole prospère avec deux amis. La communauté qu’il fonde se limite à une poignée d’in­di­vidus, et elle est donc beaucoup plus réduite que la colonie « espérance ».

Peut-on parler ici d’« utopie libé­rale » ? Plusieurs auteurs ont avancé ce terme pour désigner la société fictive idéale imaginée par les tenants du libéralisme économique[29]. La fin des Voyages et desti­nées des émigrants allemands est fortement teintée de romantisme social, mais elle n’est pas à proprement parler utopique, car elle est dépourvue de toute dimension collective. Le modèle favorisé par l’auteur est une société atomisée, où le lien social se limite aux rapports de parenté et de voisinage. Toutefois, il n’en va pas de même dans tous les écrits de l’auteur, et d’autres ouvrages présentent des tendances utopistes plus ma­ni­festes. On peut alors véritablement parler d’ « utopie libérale ».

 

3. Tendances utopistes dans les récits de voyages et les fictions de Gerstäcker

 

Antje Harnisch a déjà souligné les ten­dances utopiques des récits de voyage de Gerstäcker[30]. Toutefois, elle part d’une dé­fi­nition très large de l’utopie, qu’elle ne dis­tingue pas de l’idylle. Elle qualifie d’uto­piques des descriptions de paysages para­di­siaques, pourtant dépourvues de toute di­men­sion politique ou sociale. On peut effec­tivement déceler une propension à l’utopie chez cet auteur, mais il faut la rechercher ailleurs. L’articulation qu’il opère entre le paysage et l’utopie doit aussi être repensée.

On trouve des éléments utopiques dans la relation de voyage Dix-huit mois en Amé­rique du Sud et dans ses colonies alle­mandes. Ce voyage, effectué dans les an­nées 1860 et 1861, a été financé par le Mi­nistère prussien du commerce[31]. Gerstäcker a pour tâche de décrire les conditions de vie des Allemands installés dans ce continent. À nouveau, il met en avant la véracité de sa démarche ; à la fin de son voyage, il affirme être en mesure d’énumérer les atouts et les faiblesses des colonies allemandes du Brésil « avec calme et sans passion[32] ». Il renvoie dos à dos les thuriféraires de l’émigration et les alarmistes, qui dépeignent ces colonies sous les couleurs les plus sombres.

Ce « juste milieu » n’empêche par l’au­teur d’esquisser les contours d’une commu­nauté humaine meilleure, dans laquelle l’exclusivisme social n’aurait plus sa place, où les esprits seraient libérés de la tutelle obscurantiste de l’Église, et tous les indivi­dus recevraient une juste rétribution de leurs efforts. Au fil de ces tableaux émerge l’i­mage d’une autre Allemagne, à la fois simi­laire et différente de l’Allemagne euro­pé­enne. Gerstäcker tend ici à ses lecteurs un miroir idéalisé d’eux-mêmes, et leur montre ce qu’ils pourraient devenir s’ils se dé­pas­saient eux-mêmes.

À propos de São Leopoldo, il affirme qu’une comparaison entre les adolescents allemands du Brésil et ceux d’Allemagne est tout à l’honneur des premiers : « Ces êtres sveltes et vigoureux, qui jettent de leurs yeux bleus un regard libre et intrépide sur le monde ont été mis au monde par les mêmes pères et mères que chez nous – et pourtant, aucune comparaison possible avec nos grands dadais et nos pécores stupides. Nous avons chez nous le même air pur, nous cultivons les mêmes aliments, d’où vient cette énorme différence[33] ? » L’écrivain identifie trois facteurs pour expliquer le soi-disant retard de développement en Alle­magne : un « système de caste à l’indi­enne[34] », la tutelle du clergé, qui « rabaisse les instituteurs pour en faire ses larbins », et l’« ancienne fierté ridicule qu’éprouvent les Junkers à élever le peuple soumis à leur autorité dans l’“humilité et la crainte de Dieu”, c’est-à-dire dans la servilité et la peur du calotin[35]. »

Ici, les colonies du Brésil ne sont plus décrites pour elles-mêmes. Elles servent de miroir négatif, dans lequel les lecteurs alle­mands sont invités à contempler leurs propres travers. L’auteur abandonne sa pers­pec­tive réaliste pour idéaliser les colonies d’outre-mer. À plusieurs reprises, Gerstäcker loue les rapports sociaux harmo­ni­eux et l’unité qui règnent dans les commu­nautés allemandes d’Amérique du Sud : « Le club allemand de Valdivia [au Chili] peut être considéré comme un modèle pour les colonies du même gen­re. Ses créateurs sont partis du principe parfaitement juste selon lequel il ne fallait pas fonder un club élitiste dans une colonie qui réunit toutes les classes sociales, mais en autoriser l’accès à n’importe quel homme, quelle que soit la situation de sa fortune[36]. »

Bien qu’il s’en défende, Gerstäcker présente le Rio Grande do Sul, au Sud du Brésil, comme un eldorado : « Les habitants de ces colonies ont dû travailler dur, et ils ont dû lutter contre bien des infortunes, surtout au début, mais il semble qu’ils aient maintenant surmonté avec succès toutes les difficultés et qu’ils récoltent maintenant ce qu’ils ont semé, ce que ne peut pas toujours prétendre le travailleur chez nous […] Le Brésil est un pays riche et fertile, et ceux qui ne se croisent pas les bras et veulent cultiver leur propre terre peuvent escompter une récompense de leur labeur[37]. »

Comme dans son roman américain, Gerstäcker trace les contours d’une société idéalisée où les efforts individuels sont im­manquablement récompensés. Ici, la ten­dance utopique est plus marquée, car Gerstäcker porte une attention au tissu social.

Le paysage qui sert de cadre à cette évocation est à la fois pittoresque et char­mant ; il manifeste une sorte de symbiose entre l’élément allemand et l’exotisme du pays d’accueil : « Tout au bord d’une petite rivière, […] blottie contre des collines qui étendent leurs versants et leurs vallées fer­tiles à perte de vue, une véritable ville alle­mande – avec toutes ses qualités et ses dé­fauts – a vu le jour au beau milieu du Brésil, et l’ardeur allemande a bel et bien trans­for­mé ce pays en jardin[38]. » Le paysage rend visible une vertu présentée comme typi­que­ment allemande, l’application au travail. La colonie livre un combat contre la nature brute, qui finit par être policée. Ce projet de mise en valeur d’un espace vierge est émi­nemment utopique, c’est la victoire de la volonté humaine sur la na­ture sauvage.

Gerstäcker a utilisé les observations accumulées en Amérique du Sud dans un roman paru en 1864, La Co­lonie[39]. Plusieurs personnages réapparais­sent dans une suite publiée trois ans plus tard, dont l’intrigue se situe cette fois en Allemagne[40]. La fiction permet à l’auteur de prendre plus de libertés avec la réalité et d’aller plus loin dans l’idéalisation. Il op­pose une nouvelle fois les rapports sociaux « sains » qui règnent dans la colonie alle­mande du Brésil à la situation artificielle en Allemagne. Dans la colonie, la hiérarchie sociale traditionnelle se relâche. Le dip­tyque romanesque dresse un portrait peu flatteur de la noblesse allemande, qui tient le haut du pavé en métropole. Au Brésil, la jeune colonie libère les forces économiques des entraves sociales qui pèsent sur elles en Europe. Gerstäcker met en scène des aris­tocrates soumis à la concurrence des repré­sen­tants de la bourgeoisie. Les personnages négatifs ne se départissent jamais de leur ar­rogance, mais ne parviennent pas à s’a­dap­ter aux nouvelles règles économiques et font faillite.

L’un des personnages les plus positifs de La Colonie est son directeur, Sarno. Il ne tient aucun compte des hiérarchies sociales traditionnelles, mais seulement des compé­tences et besoins individuels. Victime d’une cabale orchestrée par les aristocrates de la colonie, il est remplacé par un aristocrate, qui conduit rapidement la colonie à la ruine. À l’issue d’un soulèvement, il est toutefois rétabli dans ses fonctions. Le narrateur peut alors laisser libre cours à son rêve de fra­ternité et d’entraide. Lorsqu’un groupe d’Alle­mands misérables, après s’être enfui d’une exploitation agricole où ils étaient réduits en quasi-esclavage, arrive dans la colonie, il bénéficie immédiatement de la solidarité col­lective. Sous le sage gouvernement du direc­teur, la colonie parvient à la prospérité[41].

 

4. Le rêve d’une Allemagne meilleure

 

Le positionnement politique de Gerstäcker fait débat chez les spécialistes. Son biographe Thomas Ostwald affirme qu’a­près s’être brièvement engagé en faveur de la révolution en 1848, il a rapidement aban­donné le camp des révolutionnaires, dont il rejetait les illusions[42]. Malgré tout, son œuvre ultérieure a une résonnance po­li­tique, comme le souligne Jeffrey Sammons[43].

Les opinions politiques de Gerstäcker affleurent effectivement à plusieurs re­prises ; il manifeste ainsi un fort scepticisme face aux idéaux démocratiques à la per­sé­vérance des démocrates[44]. Il se défie aussi du parlementarisme, qui lui semble favo­riser la démagogie. Le système poli­tique auquel il accorde sa préférence est un gou­vernement fort et éclairé, capable de prendre des mesures efficaces malgré les ré­sis­tances des corps intermédiaires. Il déclare ainsi du Brésil : « J’ai la ferme conviction qu’il vaudrait mieux qu’il n’y ait pas de con­stitution plutôt que les chambres actuelles, composées de propriétaires d’es­claves et de calotins. Le gouvernement est vraiment libéral et d’après tout ce que j’ai observé et entendu, il veut le bien du pays, mais les chambres s’opposent constamment à lui[45]. » Le tableau idéalisé qu’il dresse de la colonie allemande du Brésil dans son ro­man cor­respond bien à cette conception ; elle doit sa prospérité à son directeur sage et avisé.

Le qualificatif qui semble le mieux correspondre à cette sensibilité politique est probablement « national-libéral ». Son anti­catholicisme et son libéralisme économique sont typiques de la bourgeoisie intellectuelle protestante allemande dans la décennie qui précède le début du Kulturkampf[46]. Refroidi par l’échec de la révolution, il semble miser sur un pouvoir autoritaire pour réaliser ses idéaux politiques. Le réalisme dont il se prévaut semble être un fruit du désenchantement, pour reprendre une for­mule de Jacques Le Rider[47].

La principale aspiration politique de Gerstäcker est l’unité nationale de l’Alle­magne. En 1862, cet objectif semble encore inaccessible. La véritable utopie qui ap­pa­raît en creux nous donne à voir une Al­le­magne unifiée, qui vit en harmonie avec elle-même. À propos des Allemands de Valdivia, il écrit : « là-bas, à l’étranger, la différence entre les groupes ethniques[48], qui est si accusée chez nous et qui fait que l’un est prussien ou bavarois, tandis que l’autre est hessois ou autrichien, disparaît totale­ment. Tous sont allemands[49]. » En 1862, l’auteur semble pessimiste sur la possibilité d’une Allemagne unifiée. Il ne se prononce pas sur la forme institutionnelle que devrait prendre cette nation réconciliée avec elle-même, et n’entre donc pas donc les débats entre partisans d’une « petite Allemagne » autour de l’Autriche, d’une « grande Alle­magne » autour de la Prusse, ou d’une « troi­sième voie ». Il semble animé de sen­ti­ments nationaux assez diffus ; pour lui, l’Allemagne semble englober tous les ger­ma­nophones. Mais la réalité politique de son temps est tout autre. Cette Allemagne unifiée dont il espère l’avènement constitue donc le véritable non-lieu, l’utopie qui se cache derrière ses récits de voyage.

  

II. Colonialisme et utopie à l’époque impériale

 

Le débat colonial qui commence en Allemagne à la fin des années 1870 voit le jour dans un contexte nouveau. L’Alle­magne est désormais un Empire unifié et une grande puissance. Les partisans de la colonisation réclament qu’elle mène une politique coloniale active et acquière des territoires outre-mer. Pourtant, on constate plusieurs continuités avec la période anté­rieure. D’abord, on retrouve des tendances utopistes chez les promoteurs du coloni­a­lisme. Ensuite, les « utopies coloniales » doivent se lire comme une réaction à la situation qui règne en métropole[50].

 

1. Anti-utopisme des colonialistes

 

Comme Gerstäcker, les partisans de l’expansion coloniale à la fin du siècle ont un rapport polémique à l’utopie, qu’ils assi­milent souvent à la social-démocratie. On en trouve un exemple dans le célèbre opuscule de Friedrich Fabri, L’Allemagne a-t-elle be­soin de colonies ?, publié en 1879. Fabri propose ironiquement de déporter les agi­tateurs sociaux-démocrates dans une colonie pénitentiaire baptisée Utopia pour les guérir de leur radicalisme[51]. Pourtant, il affirme que la social-démocratie est le révélateur d’une crise sociale et morale, à laquelle elle apporte selon lui une réponse inadéquate. Il pense que l’expansion coloniale constitue le seul remède efficace au paupérisme et à la surpopulation. Sous sa plume, la coloni­sa­tion apparaît donc comme un programme politique immédiatement réalisable. On re­trouve des positions assez proches dans l’opuscule Ni communisme, ni capitalisme, de Carl Jentsch paru quinze ans plus tard : « Refusant toute utopie, je suis bien évidemment à mille lieues de m’attendre à ce que notre grande Allemagne à ve­nir, avec ses colonies russes et asiatiques, soit un paradis[52]. »

Pourtant, ces idées politiques, qui de­viennent le bien commun du milieu co­lo­nialiste allemand, sont fortement entachées d’utopie.

 

2. À la recherche de l’homme nouveau

 

Pour beaucoup d’intellectuels colonia­listes, la colonie de peuplement permet de résorber les travers de la société industrielle et de dessiner une société juste et fra­ter­nelle.

Une des idées les plus communément admises est que l’implantation de colons dans les possessions allemandes, et tout par­ticulièrement en Afrique Allemande du Sud-Ouest (actuelle Namibie) va permettre de régénérer l’humanité et de créer un homme nouveau[53]. Clara Brockmann, employée du gouvernement à Windhoek[54], l’écrit expli­ci­tement : « ici [dans le Sud-Ouest africain allemand] se développe la meilleure partie de notre peuple, une race de paysans qui contribuera grandement au renforcement et à la guérison de notre nation[55]. » La colonie de peuplement permet d’esquisser une so­ciété de petits exploitants propriétaires indé­pen­dants et d’orchestrer un retour à la terre : « Nous avons besoin de paysans, d’un peuple travailleur et simple, qui s’acquitte de toutes les tâches avec ténacité. […] La petite exploitation, certes sur une échelle li­mitée, ne signifie donc pas un cancer pour le pays, mais un pas supplémentaire sur le che­min du développement auquel nous as­pirons[56]. »

La teneur est identique sous la plume de Margarethe von Eckenbrecher, proprié­taire terrienne en Afrique allemande du Sud-Ouest[57] : « Une nouvelle race libre, grande et forte verra le jour ; elle fera de ce pays à la beauté unique sa patrie définitive[58]. »

Dans ces anticipations, deux traits rap­pellent l’utopisme, l’égalitarisme et l’abo­li­tion – ou tout au moins la réduction au ma­ximum – des rapports monétaires. Contrai­rement au programme marxiste, cette aspi­ra­tion égalitaire n’ambitionne pas de boule­ver­ser les rapports de production. Elle cherche à établir l’égalité par une réforme morale. On retrouve ici la polémique de Gerstäcker contre l’« esprit de caste » alle­mand. Dans son roman Les pionniers, Orla Holm, l’une des principales représentantes du roman colonial allemand au début du XXe siècle[59], s’attaque par exemple à l’arro­gance de classe de la noblesse allemande. Elle trace le portrait caricatural d’une ba­ronne, qui cherche à retrouver en Afrique du Sud-Ouest l’élitisme métropolitain. À l’in­verse, les personnages positifs du récit, les « pionniers », entretiennent des relations fondées uniquement sur la valeur morale, l’entraide et la solidarité. Dans cette com­munauté nouvelle, l’avidité et l’appât du gain, symbolisés par les rapports d’argent, semblent bannis[60].

Pour beaucoup d’intellectuels colonia­listes, la viabilité du projet colonial dépend de la détermination avec laquelle le principe de sélection sera appliqué. Seuls les indi­vidus jugés dignes du grand dessein doivent être autorisés à s’installer dans les colonies. Le héros du roman d’Orla Holm fait à ce sujet les réflexions suivantes : « Il y avait ici tant d’hommes, qui étaient des pionniers allemands dans le meilleur sens du terme, […] mais aussi tant d’autres, qui entravaient la croissance et le développement, comme des mauvaises herbes. […] Il fallait ici un homme à la poigne de fer, un homme pour séparer le bon grain de l’ivraie ; alors l’avenir serait radieux et lumineux, alors on ne pourrait plus parler de répugnance ni d’in­différence, tous seraient des pionniers allemands[61]. »

Holm n’évoque ici rien de moins que des lendemains qui chantent. La société coloniale qu’elle appelle de ses vœux se caractérise par son uniformité ; tous ses membres deviennent des « pionniers » et toute résistance interne cesse. Pour parvenir à cet objectif, un homme providentiel est nécessaire. Ce chef pourra mettre en place des mesures énergiques qui permettront de parfaire « l’édifice immense de la colo­ni­sation[62]. »

La métaphore du bon grain et de l’ivraie a une forte connotation religieuse, mais elle rappelle aussi les théories du dar­winisme social, alors très en vogue dans les milieux colonialistes européens (et au-delà). Beaucoup d’intellectuels prétendent que l’État a désactivé le mécanisme de la sé­lec­tion naturelle, et le terrain colonial leur semble être un champ d’expérimentation où laisser libre cours au combat des groupes sociaux pour leur survie. La victoire des éléments les plus forts devra permettre au régime idéal de voir le jour. Les métaphores botaniques sont extrêmement fréquentes dans les textes ; les « pionniers » de la co­lo­nisation sont comparés à des plantes nobles, dont les parasites et les mauvaises herbes entravent la croissance. Ils devront prendre le dessus pour atteindre leur plein déve­lop­pe­ment. La victoire sur les mauvaises herbes doit permettre aux bons éléments de renforcer leur résistance et leur com­bat­ti­vité[63]. Face à une Allemagne affaiblie et énervée, la colonie africaine fait figure de foyer de régénération. En réactivant les mé­ca­nismes de sélection, c’est bien une forme d’utopie néo-darwinienne que ces colonies permettraient de créer.

 

3. Le rapport aux « indigènes »

 

Ces anticipations politiques sont cen­trées sur les colons d’origine allemande. À cet égard, il est intéressant de noter que les écrits coloniaux de cette époque emploient souvent les termes « Africain » et « Afri­caine » pour désigner les colons, non les peuples soumis[64]. Se pose alors la question des rapports qu’entretient ce régime idéalisé avec les « indigènes ». Aux yeux des au­teurs colonialistes, le foyer de régénération n’est pas seulement miné par les mauvais Allemands ; il est aussi menacé par les « indigènes ».

Avec le soulèvement des Herero et Nama et le génocide dont ils sont victimes, la question coloniale est placée d’un seul coup au centre de l’attention publique mé­tro­politaine. À partir de 1904, on constate un véritable « boom » de la littérature colo­niale, en particulier des romans qui relatent la guerre du Sud-Ouest africain[65]. La plupart de ces écrits ne cachent pas le massacre des populations locales, mais l’évoquent ouver­te­ment ; certains en font même l’apologie[66].

Dans ces textes, les descriptions pay­sa­gères ont une forte composante méta­pho­rique[67]. Le paysage est le théâtre d’un af­frontement entre la culture humaine, as­si­milée à la colonisation, et la nature brute, assimilée aux peuples autochtones.

Le roman d’Orla Holm, Les Pionniers, est caractéristique de cette tendance. Le cha­pitre consacré au soulèvement des Herero commence par la description d’un orage de grêle dévastateur. Les exploitations des co­lons sont méconnaissables. Les intentions de l’auteur sont transparentes : « Alors tout ne fut plus que grondement et crépitement ; on avait l’impression que les éléments se dé­chaînaient, qu’ils s’unissaient pour exter­miner les hommes et les bêtes. Des grêlons, presqu’aussi gros que des œufs, étaient projetés au sol par la tempête, et une pluie telle qu’il n’en était plus tombé ici de mé­moire humaine, menaça de transformer le champ de sable en un immense lac[68]. »

Comme la plupart des autres auteurs colonialistes, Holm est toutefois optimiste sur l’issue de l’affrontement. Le père du hé­ros déclare par exemple : « Le soleil a re­trouvé son éclat. Il finit toujours par percer les nuages, il ne se laisse pas décourager par les épreuves et atteint toujours son but[69]. » La description du soleil éclairant le paysage dévasté préfigure l’issue de la guerre colo­niale. Le conflit doit remobiliser les éner­gies, et tous doivent communier dans le grand dessein colonial : « Quand le véritable esprit allemand se sera éveillé dans ce pays, le Sud-Ouest africain se dirigera nécessaire­ment vers son apogée[70]. » L’évocation des ré­alités coloniales permet d’esquisser un avenir radieux, un régime idéal qui fera taire toute discorde parmi les colons.

Pour les propagandistes de la colo­ni­sation, le principal danger est la promiscuité sexuelle entre Européens et « indigènes ». Ils dépeignent les dangers de l’« abâtar­dis­sement » (ou de la « cafrisation[71] », terme utilisé par les auteurs germanophones), sous les couleurs les plus sombres.[72] La solution qu’ils préconisent est souvent un apartheid strict.

L’appel à la ségrégation raciale prend parfois la forme de véritables descriptions utopiques. C’est le cas dans le roman de Jo­hannes Dose, Un vieil Africain. Ce n’est pas le régime colonial européen qu’il cite en modèle, mais un royaume indigène du Rwanda, alors partie intégrante de l’Est africain allemand : « Au milieu de l’Afrique et de ses innombrables roitelets et chefs, […] se trouve un royaume nègre bien orga­nisé, un royaume vaste sur lequel règne un puissant sultan […]. Dans ce pays doté de magnifiques vallées et de hautes montagnes, la grâce alterne avec le sublime. La po­pu­lation est à l’avenant. Les habitants des val­lées et des montagnes vivent côte-à-côte, mais constituent deux ethnies séparées qui ne se mélangent jamais. Au Ruanda vivent les Wahutu, peuple besogneux et serviable qui séjourne dans les vallées fertiles et tra­vaille le sol à la sueur de son front, et les fiers Watussi, peuple de seigneurs, guerriers et conquérants venus du Nord sans doute il y a plusieurs siècles, qui ont acquis cette belle terre par l’arc et l’épée, et font paître leurs troupeaux dans les montagnes. Ils vivent côte-à-côte, soumis au même sou­ve­rain, mais séparés par une barrière infran­chissable, comme les castes en Inde. Il s’agit de deux races humaines, foncièrement différentes[73]. »

Ce tableau n’exprime aucun respect pour les sociétés africaines, il ne vaut que pour les enseignements qu’il prétend tirer pour la société coloniale allemande : « Les Allemands d’Afrique du Sud-Ouest, où croît une race dégoûtante de bâtards, pourraient prendre exemple sur cette noble fierté ra­ciale[74]. » Le Rwanda dépeint par Dose pré­sente plusieurs caractéristiques fonda­men­tales de l’utopie. Il se distingue par l’ex­cel­lence de son régime politique, présenté comme parfait en son genre ; le prince ad­ministre son pays avec sagesse, son gou­ver­nement est stable et les relations sociales sont harmonieuses.

Les splendeurs naturelles du Rwanda offrent une coulisse adaptée à ce régime idéalisé. À la structure binaire de la société correspond la dichotomie du relief. Les deux ethnies occupent chacune une région de l’espace. En filigrane apparaît la véri­ta­ble utopie coloniale que Dose appelle de ses vœux. Une société de la domination où il n’y a que deux classes, les dominants et les dominés. Cette utopie coloniale fin-de-siècle est résolument raciste.

 

Conclusion

 

Raymond Ruyer a énuméré les ca­rac­téristiques fondamentales de ce qu’il nomme « genre utopique » ; parmi elles figurent l’uniformité sociale, la haine de la nature, la foi dans l’éducation et la frugalité[75]. Nous avons rencontré ces éléments dans beaucoup de textes analysés ci-dessus. L’« hostilité » à la nature y apparaît comme volonté d’im­poser un ordre humain à une nature do­mes­tiquée. Ces ouvrages ne sont pas des utopies intégrales : ils ne décrivent pas le régime idéal jusque dans ses moindres détails, mais ils présentent de fortes tendances utopiques, car ils esquissent la possibilité d’un régime meilleur qui repose sur un acte de volonté politique.

Ces tableaux idéalistes ne valent pas pour eux-mêmes, mais comme remède aux maux sociaux dont souffre l’Allemagne à la même époque. En dessinant les contours d’une « utopie libérale », où les origines familiales et la fortune initiale ne joueraient aucun rôle dans la réussite personnelle, Gerstäcker esquisse l’antithèse de la société allemande de son temps, qu’il juge minée par l’esprit de caste et l’arrogance aristocra­tique. En présentant la colonie comme un terrain d’expérimentation où la compétition sociale serait libérée des entraves qui pèsent artificiellement sur elle en Allemagne, les propagandistes de la colonisation à l’époque impériale dessinent une utopie néo-darwi­ni­enne et ségrégationniste, qui leur permet d’anticiper un avenir radieux.

Le détour par la colonie pour trouver des remèdes aux dysfonctionnements de la métropole est un caractère constant de la littérature coloniale tout au long du XIXe siècle. Le débat sur l’« acclimatation » des colons allemands est étroitement lié avec lui. Au début des années 1860, Gerstäcker choisit le Brésil méridional comme cadre de ses colonies idéalisées, parce que son climat tempéré est similaire à celui de l’Allemagne. Cet argu­ment est sans cesse repris jusqu’au début du XXe siècle, par exemple par le géographe Alfred Funke[76]. Tout au long du siècle, les propagandistes coloniaux réfléchissent aux moyens transplanter les meilleurs éléments de la communauté natio­nale au-delà des mers. À la fin du siècle, la Namibie apparaît à beaucoup d’entre eux comme l’emplacement idéal[77]. Là-bas, une nouvelle génération d’« Africains » verra le jour, qui aidera à fonder une société parfaite dont les répercussions se feront sentir jusqu’en métropole.

 

 

Notes




[1] Klaus Mühlmann, « Ville modèle de la modernité? Fondation et construction de la ville coloniale de Tsingtao en Chine (1897-1914) », in Christine de Gémeaux (dir.), Empires et colonies. L’Allemagne du Saint Empire au deuil postcolonial, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pas­cal, p. 239-266.

[2] Jürgen Zimmerer, Deutsche Herrschaft über Afrikaner. Staatlicher Machtanspruch und Wirklichkeit im kolonialen Namibia, Münster, LIT, 2004, 3e éd., p. 281-288 ; Jür­gen Zimmerer, « Der Wahn der Planbarkeit: unfreie Arbeit, Vertreibung und Völkermord als Elemente der Bevölkerungsökonomie in Deutsch-Südwestafrika », in Comparativ : Leipziger Beiträge zur Universalgeschichte und vergleichenden Gesellschaftsordnung, vol. 13/4, 2003, p. 96-113.

[3] Voir en particulier Guillaume Lachenal, « Le médecin qui voulut être roi. Médecine coloniale et utopie au Cameroun », in An­nales. Histoire, Sciences sociales, vol. 65/1, 2010, p. 121-156.

[4] Ibid., p. 137.

[5] Catherine Repussard, « L’Éden germa­nique retrouvé. Espaces et paysages dans la littérature coloniale allemande », in Serge Meitinger (dir.), Espaces et paysages. Re­pré­sentations et inventions du paysage de l’Antiquité à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 215-223. Voir aussi Aurélie Choné, « Une île tropicale : Ceylan au miroir de l’Allemagne (1880-1920). Entre mythe, uto­pie et hétérotopie », in Norbert Dodille (dir.), Idées et représentations coloniales dans l’o­céan Indien, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2009, p. 597-619.

[6] Catherine Repussard, « Altneudeutschland in Übersee. Koloniale Widerstandskultur und Moderne » in Cécilia Fernandez/ Oli­vier Hanse (dir.), À contre-courant/ Gegen den Strom, Berne, Peter Lang, 2014, p. 87-104.

[7] Paul Rabinow, cit. in Guillaume Lachenal, « Le médecin qui voulut être roi », p. 124.

[8] Ibid., p. 131-133.

[9] Frédéric Rouvillois, L’Utopie, Paris, Flam­marion, 1998, p. 38.

[10] Le philosophe Julius Reiner constitue une exception. Bien qu’il reconnaisse que la réa­lisation des utopies soit absolument impos­sible, il voit en elles un élément essentiel de l’évolution sociale : Julius Reiner, Berühmte Utopisten, Iéna, Hermann Costenoble, 1906.

[11] Frédéric Rouvillois, L’Utopie, p. 12.

[12] Ibid., p. 17.

[13] Ibid., p. 18.

[14] Cf. Susanne Zantop, Colonial Fantasies: Conquest, Family, and Nation in Preco­lo­nial Germany, 1770-1870, Durham, Duke University Press, 1997.

[15] François Walter, Les Figures paysagères de la nation. Territoire et paysage en Eu­rope (XVIe-XXe siècle), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2004, p. 171-196.

[16] Pour un aperçu statistique, voir Jean-Pierre Blancpain, Migrations et mémoire ger­maniques en Amérique latine, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1994, p. 25-36.

[17] Horst Gründer, Geschichte der deutschen Kolonien, 2e éd., Paderborn/Munich/Vienne, Schöningh, 1985, p. 25-50.

[18] Voir par exemple Friedrich Fabri, Bedarf Deutschland der Kolonien? : eine politisch-oekonomische Betrachtung, Gotha, Perthes, 1879, p. 15-34.

[19] Voir la biographie de Thomas Ostwald, Friedrich Gerstäcker – Leben und Werk: Biographie eines Ruhelosen, Braunschweig, Corsar, 2007 et Jeffrey Sammons, Ideology, Mimesis, Fantasy: Charles Sealsfield, Fried­rich Gerstacker, Karl May, and other Ger­man Novelists of America, Chapel Hill, Uni­versity of Carolina Press, 1998.

[20] Friedrich Gerstäcker, Nach Amerika!, Berlin/Leipzig, 1855, p. X.

[21] Ibid., p. VI.

[22] Friedrich Gerstäcker, Der deutschen Aus­wanderer Fahrten und Schicksale, Leipzig, 1847.

[23] Ibid., p. 97.

[24] Sur Rapp, voir Julius Reiner, Berühmte Utopisten, p. 81.

[25] Friedrich Gerstäcker, Der deutschen Aus­wanderer Fahrten und Schicksale, p. 38.

[26] Voir par exemple ibid., p. 201-202.

[27] Friedrich Gerstäcker, Reisen, vol. 4, Aus­tralien, Stuttgart/Tübingen, Cotta, p. 252.

[28] Friedrich Gerstäcker, Der deutschen Aus­wanderer Fahrten und Schicksale, p. 260-261.

[29] André Gueslin, « L’invention des Caisses d’épargne en France : une grande utopie li­bérale », in Revue historique, no. 282/2, 1989, p. 391-409 ; Thomas Pfau : « Beyond liberal Utopia: freedom as the problem of modernity », in European Romantic Review, no 19/2, 2008, p. 83-103.

[30] Antje Harnisch, « Auf den Spuren des Utopischen: Friedrich Gerstäckers Reisen », in Jost Hermand (dir.), Positive Dialektik: Hoffnungsvolle Momente in der deutschen Kultur, Oxford, Peter Lang, 2007, p. 185-198.

[31] Thomas Ostwald, Friedrich Gerstäcker, p. 82.

[32] Friedrich Gerstäcker, Achtzehn Monate, vol. 3, p. 396.

[33] Ibid., p. 246.

[34] Ibid., p. 248.

[35] Ibid.

[36] Friedrich Gerstäcker, Achtzehn Monate, vol. 2, p. 317.

[37] Ibid., vol. 3, p. 245 et 250.

[38] Ibid., p. 274.

[39] Friedrich Gerstäcker, Die Colonie, Leip­zig, Costenoble, 1864.

[40] Friedrich Gerstäcker, Eine Mutter, Iéna, Costenoble, 1867

[41] Ibid., p. 454.

[42] Thomas Ostwald, op. cit., p. 27.

[43] Jeffrey Sammons, Ideology, Mimesis, Fantasy, p. 125-152.

[44] Friedrich Gerstäcker, Achtzehn Monate, vol. 3, p. 406.

[45] Ibid., p. 277.

[46] Sur la politique anticléricale en Alle­magne à la fin du XIXe siècle, voir Manuel Borutta : « Enemies at the gate. The Moabit Klostersturm and the Kulturkampf : Ger­ma­ny » in Christopher Clark/ Wolfram Kaiser, Culture Wars: Secular-Catholic Conflict in Nineteenth-Century Europe, Cambridge, Cam­bridge University Press, 2004, p. 227-254.

[47] Jacques Le Rider, L’Allemagne au temps du réalisme : de l’espoir au désenchan­te­ment, Paris, A. Michel, 2008.

[48] Au XIXe siècle, la conception dominante de la nation allemande présente les habitants des régions historiques de l’Allemagne comme les descendants de différentes « tribus » ou « groupes ethniques » (Stämme) germaniques, dont l’installation remonte aux grandes mi­grations et dont la somme constitue la nation allemande. Voir Hagen Schulze, États et na­tions dans l’histoire de l’Europe, Paris, Seuil, 1996, p. 120-123.

[49] Friedrich Gerstäcker, Achtzehn Monate, vol. 2, p. 339-340.

[50] Catherine Repussard prépare actuellement un livre consacré aux « utopies coloniales ». Il ne nous a pas été possible de le consulter, car il n’était pas encore paru au moment de l’achèvement de cet article. Toutefois, nous avons pu prendre connaissance de ses prin­ci­pales thèses lors d’une conférence donnée par Catherine Repussard pendant une jour­née d’études organisée par Christine de Gé­meaux et Silvio Marcus de Souza Correa à l’Institut des Études Avancées de Paris, « Les colonies du Second Empire allemand en Afrique » (14.02.2014). Mme Repussard em­ploie la méthode « mythocritique » de Gil­bert Durand, et dégage trois « constel­la­tions d’images » : l’ « idée d’Éden », la « lutte du bien contre le mal » et l’« unité de tous les Allemands ». Les colonies apparaissent alors comme des laboratoires « proto-fascistes » d’une « perfection germanique ». En utilisant des outils conceptuels et des sources diffé­rentes des nôtres, elle rejoint certaines de nos conclusions, notamment l’i­dée que les colo­nies vont permettre à l’Alle­magne de se régé­nérer. Je remercie Mme Repussard pour la qualité des discussions que j’ai eues avec elle à l’occasion de cette conférence.

[51] Friedrich Fabri, Bedarf Deutschland der Colonien, p. 52.

[52] Car Jentsch, Weder Kommunismus noch Kapitalismus, Leipzig, Grunow, 1893, p. 457.

[53] Sur la question de l’homme nouveau et sur le modèle de la petite exploitation ter­rienne, voir aussi Catherine Repussard, « La revue Kolonie und Heimat de 1909 à 1914. Imaginaire mythique et idéologie colo­niale », in Équipe Langues de l’Université d’Angers (éd.), Actes du colloque « L’Idée coloniale », Angers, Maison des Sciences hu­maines, 1997, p. 108-109.

[54] Birthe Kundrus, Moderne Imperialisten. Das Kaiserreich im Spiegel seiner Kolo­nien, Cologne, Böhlau, p. 26.

[55] Clara Brockmann, Briefe eines deutschen Mädchens aus Südwest, Berlin, Mittler und Sohn, 1912, p. 172.

[56] Ibid., p. 167-168.

[57] Margaret J. Daymond (éd.), Women Writ­ing Africa. The Southern Region, New York, Feminist Press at the CUNY, 2003, p. 147.

[58] Margarethe von Eckenbrecher, Im dichten Pori, Reise- und Jagdbilder aus Deutsch-Ost­afrika, Berlin, Mittler und Sohn, 1912, p. IV.

[59] Max Geißler, Führer durch die deutsche Literatur des 20. Jahrhunderts, Weimar, Duncker, 1913, p. 618.

[60] Orla Holm, Pioniere. Ein Kolonialroman aus Deutsch-Südwest-Afrika, Berlin, Fontane & Co., 1906. Voir par exemple p. 136 : « Seuls les meilleurs, les plus capables de­vraient venir dans ce pays, seuls les forts, qui savent que le contrôle de soi et la dis­cipline sont plus importants que l’argent et les autres choses sans valeur. »

[61] Ibid., p. 137.

[62] Ibid.

[63] Voir par exemple Ibid., p. 133.

[64] Voir par exemple Johannes Dose, Ein alter Afrikaner, Wismar, Hintsdorff, 1913. Le « vieil Africain » dont il est question dans le titre est un aventurier né en Alle­magne.

[65] Voir Medardus Brehl, « “Das Drama spielte sich auf der dunklen Bühne des Sandfeldes ab”. Die Vernichtung der Herero und Nama in der deutschen (Populär-)Li­te­ratur », in Jürgen Zimmerer/ Joachim Zeller (dir.), Völkermord in Deutsch-Südwest­a­fri­ka: der Kolonialkrieg (1904-1908) in Nami­bia und seine Folgen, Berlin, Links Verlag, 2004, p. 86-102.

[66] Johannes Dose, Ein alter Afrikaner, p. 347 : « Je dois tenir une promesse, remplir un serment de vengeance ; c’est une dette vieille de plusieurs années, une vengeance sacrée. […] Là où l’on peut abattre et mas­sacrer librement ces Herero sournois, cruels et bestiaux, là je dois me trouver, là je dois aider à anéantir cette engeance, cette ver­mine humaine. » (Ces propos sont placés dans la bouche du personnage principal.)

[67] Voir John Noyes, Colonial Space: Spatiality in the discourse of German South West Africa 1884-1915, Coire/Philadephie, Harwood Aca­demic Publishers, 1995, p. 103-284.

[68] Orla Holm, Pioniere, p. 233.

[69] Ibid., p. 236.

[70] Ibid., p. 268.

[71] Sibylle Merz, « Verkafferung », in Susan Arndt/ Nadja Ofuatey-Alazard (dir.), Wie Rassismus aus Wörtern spricht: (K)Erben des Kolonialismus im Wissensarchiv deutsche Sprache, Münster, Unrast-Verlag, 2011, p. 697. Le terme « cafrisation », traduction lit­térale de « Verkafferung » est un dérivé du substantif péjoratif « cafre », alors utilisé pour désigner les peuples bantous d’Afrique. Il désigne le processus par lequel un Européen devient similaire à un cafre.

[72] Johannes Dose est l’un des auteurs chez qui la peur raciste du métissage s’exprime de la manière la plus virulente; voir par exem­ple Johannes Dose, Ein alter Afrikaner, p. 358.

[73] Johannes Dose, Ein alter Afrikaner, p. 233.

[74] Ibid.

[75] Raymond Ruyer, L’Utopie et les Utopies, Paris, PUF, 1950, p. 41-54.

[76] Alfred Dunke, Deutsche Siedlung über See. Ein Abriss ihrer Geschichte und ihr Gedeihen, Halle, Gebauer-Schwetzke, 1902, p. 47.

[77] Sur l’« acclimatation », voir en particulier Birthe Kundrus, Moderne Imperialisten, p. 162-170.

 
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