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Utopies féministes modernes et rêves de parthénogenèse


Corin Braga
Université Babeş-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie
CorinBraga@yahoo.com

 

 

Utopies féministes modernes et rêves de parthénogenèse

Utopies féministes modernes et rêves de parthénogenèse

 

 

Abstract: The emergence of modern feminism inspired the revisiting, among other ancient themes, of the Amazons figure. Living alone, without cooperation with men, the Amazons could be a symbol for new ideals of social, moral and spiritual emancipation of modern women. The most radical element that can advocate the idea of feminine independence was the fantasy of parthenogenesis. The works discussed in this paper, Mizora. A Prophecy (1890) by Mary E. Bradley Lane, Herland (1915) by Charlotte Perkins, With Her in Ourland (1916) by Charlotte Perkins, The Female Man (1975) by Joanna Russ, and Woman on the Edge of Time (1976) by Marge Piercy explore the social and anthropological consequences in women’s utopian societies triggered by the lack of heterosexual relationships and unisexual engendering.

Keywords: Feminist Utopias; Parthenogenesis;Mary E. Bradley Lane; Charlotte Perkins; Joanna Russ; Marge Piercy.

 

Le mouvement d’émancipation de la femme a trouvé à l’âge moderne un porte-parole important dans le genre utopique. Les commentateurs considèrent que le mot même « féminisme » a vu le jour dans les écrits du socialiste « utopique » Charles Fourier[1]. Au cours du XIXe et puis du XXe siècles, en parallèle avec les manifestes et les gestes politiques et sociaux où se dessine l’idéologie féministe, une série d’auteurs ont utilisé les utopies, ainsi que les dystopies, comme des espaces imaginaires pour faire des « expériences de pensée » concernant la possibilité d’organiser des sociétés féminines idéales.

Le thème de l’émancipation, voire de l’autonomie de la femme par rapport à une société traditionaliste patriarcale, n’était pas nouveau, il avait un important précurseur dans la figure antique, puis médiévale, des Amazones[2]. À l’Âge classique, ce mythe a été repris dans des utopies, ou plutôt des antiutopies qui utilisaient le mécanisme du « monde à l’inverse » pour ironiser des attitudes comportementales qui risquaient de bouleverser la tradition reçue. Ainsi, l’Amazonisme a servi de support aux comédies classiques qui ironisaient, à travers la vision d’un mundus inversus, notre mundus même, en proie à des « folies » (dans le sens que donne Érasme à ce mot) réformatrices. L’Isle des Amazones d’Alain-René Lesage (1721), La Nouvelle Colonie ou La ligue des femmes et La Colonie de Marivaux (1729 et 1750) ou Les femmes militaires de Louis Rustaing de Saint-Jory (1735) sont quelques exemples de mondes sexuels renversés.

À partir du XIXe siècle, les utopistes, en accord avec les nouvelles évolutions concernant le rôle social de la femme, ont commencé à imaginer des communautés utopiques féminines non plus pour critiquer l’émancipation féminine, mais pour démontrer ses avantages et futurs bienfaits[3]. Les livres que nous envisageons dans ce contexte sont Mary Griffith, Three Hundred Years Hence (1836), Annie Denton Cridge, Man’s Rights; or, How would you like it? (1870), Mary E. Bradley Lane, Mizora (publié en feuilleton entre 1880-1881 et puis comme livre en 1890), Alice Ilgenfritz Jones & Ella Merchant, Unveiling a Parallel. A Romance (1893), Elizabeth Burgoyne Corbett, New Amazonia: A Foretaste of the Future (1889), Charles Elliot Niswonger, The Isle of Feminine (1893) et Charlotte Perkins, Herland (1915) et With Her in Ourland (1916)

Par rapport aux utopies « féminines » antérieures, ces récits accueillent sur leur parcours des thématiques nouvellement apparues, comme le socialisme utopique et la technologie, le naturisme et l’écologisme, l’eugénisme, l’amélioration génétique, le racisme. Pour ce qui est de ce dernier thème, plusieurs auteurs de l’époque exploraient le fantasme de purification ethnique et générique : Alvarado Fuller, A. D. 2000 (1890), Walter McDougall, The Hidden City (1891), John Bachelder, A. D. 2050: Electrical Development at Atlantis (1890), John Jacob Astor, A Journey in Other Worlds (1894), Arthur Bird, Looking Forward (1899), etc.

 Ces idéologies n’étaient cependant que des adjuvants et des compléments au thème nucléaire des utopies féministes, l’indépendance par rapport à une société phallocratique,  à un monde dirigés par les hommes. Pour assurer l’autonomie totale d’une société féminine, les auteurs modernes ont dû trouver une solution alternative à la procréation sexuée : la parthénogenèse.

Les érudits de l’Antiquité et du Moyen Âge s’étaient déjà heurtés à ce problème. Leur solution avait été de séparer les communautés des femmes et des hommes (parfois sur des îles distinctes, comme « Féminie la Grand ») et d’organiser des rencontres maritales strictement contrôlées, annuelles ou même plus rares, exclusivement dédiées à la conception d’enfants. Et afin de conserver la pureté de chaque communauté, ils obligeaient les mères soit de tuer ou d’exposer les nouveaux-nés mâles, soit de les renvoyer chez leurs pères[4]. Dans la comédie La Colonie de Marivaux (1750), les femmes décident de « sortir de l’humilité ridicule qu’on nous a imposée depuis le commencement du monde » et conspirent à « dresser tout de suite une belle et bonne ordonnance de séparation d’avec les hommes[5] ». Pour se voir restituer la « dignité de femme », les protagonistes décident de ne plus enfanter : « On verra la fin du monde, la race des hommes s’éteindra avant que nous cessions d’obéir à vos ordres[6] ». Évidemment, à l’âge classique, de tels projets de ségrégation féminine, qui sont le résultat d’un monde mis dessus-dessous (un mundus inversus) sont voués à l’échec.

L’anthropologie, la médicine et l’eugénisme modernes ont imaginé une solution plus radicale pour l’indépendance des femmes : la conception monosexuée. Il est vrai que Pomponius Mela soutenait déjà que les Amazones « deviennent fécondes par elles-mêmes, sans aucun commerce avec les hommes[7] ». Mais ce n’est qu’à l’époque moderne que les techniques de manipulation génétique, fécondation in vitro, clonage, etc. ont pu donner un semblant de véracité au fantasme de la parthénogenèse. Par ce biais scientifique, le processus d’inversion mis en œuvre par la vision d’un monde de femmes a pu être radicalisé et poussé à l’extrême : les hommes, dominants dans la société européenne « à l’endroit », ont non seulement été subordonnés aux femmes, comme dans les « merveilles de l’Orient » médiévales, mais, dans les utopies modernes, ils ont fini par être exclus de la race humaine.

Du point de vue de la vraisemblance, l’hypothèse d’une reproduction monogamique, exclusivement féminine, transforme ces sociétés sans hommes (tout autant que des communautés d’immortels ou de mutants) en des (ouk)topies, des places non-existantes, fantastiques, invraisemblables dans un code de lecture réaliste. Pour le reste, les récits sont bien peu imaginatifs en ce qui concerne les inventions futuristes et restent dans les lignes des eutopies socialistes et technologiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. Mary Bradley Lane, pour citer l’un des contributeurs importants au corpus de cette subdivision utopique, insiste même sur la convention réaliste qu’elle impose à son texte, déclinant tout art rhétorique et travail d’imagination au profit d’un « fort sentiment du devoir envers la science et les esprits progressistes de mon époque[8] », dont elle fait sa profession de foi.

La protagoniste de son roman Mizora, Vera Zarovitch, est une aristocrate exilée en Sibérie, à l’instar d’une militante russe du mouvement des Narodniki dont la figure lui a servi de modèle. Le personnage réussit à s’évader, mais, embarquée sur un bateau navigant vers le Nord, elle échoue chez une tribu d’Eskimo. Elle sera, par la suite, engloutie par un maelström du pôle, un tourbillon d’eau et de brumes, qui la dépose dans un monde souterrain paradisiaque. L’éditeur actuel du texte, Jean Pfaelzer, relève le fait que la descente de Vera en utopie est une entrée phallique avec un fort aspect théâtral et orgasmique[9]. En fait, la scène renvoie moins à un imaginaire masculin violent et pénétrant, qu’à un regressus ad uterum, une ingression douce et régénératrice aux entrailles de la Terre Mère.

Le monde souterrain a en effet une dimension maternelle et embryonnaire. C’est un pays de la richesse et de la fertilité sans limites. Le climat en est doux, l’atmosphère sereine, l’air est rempli de suaves arômes et de chants harmonieux, les jardins et les vergers offrent leurs fruits gracieusement, sans aucun effort. La fécondité prodigieuse du pays rend fertiles les femmes qui y habitent sans qu’elles aient besoin d’insémination masculine. Ces Amazones souterraines (ou plutôt utérines) sont toutes blondes (résultat d’une sélection raciale), belles, pures, voire ascètes, végétariennes, pratiquent une vie saine et une respiration yoga où elles trouvent le secret de l’éternelle jeunesse. Dans ce monde, il n’y a pas d’hommes, leur race a disparu depuis trois mille ans.

Vera reçoit comme guide la fille de la préceptrice du Collège National, Wanna, qui lui présentera l’organisation et les qualités de son pays. Dans la présentation, l’auteur utilise un procédé spécifique du genre utopique : la sélection et l’extrapolation des traits positifs de notre monde (que nous appelons mundus ou imago mundi). Ainsi, l’économie mizoranienne est-elle basée, une fois les ressources de charbon et de pétrole du pays épuisées, sur le maniement atomique des éléments, une industrie capable de produire autant d’énergie que de matériaux avec des propriétés adaptées à différents usages. Si l’agriculture n’a pas besoin de grands moyens, puisqu’elle produit spontanément les richesses nécessaires à la vie (ce qui n’empêche pas que les pluies soient provoquées et contrôlées grâce à l’électricité), l’industrie « intelligente » y occupe une place importante. Des inventions que le XIXe siècle proposait aux Américains, Mary Bradley Lane sélectionne pour son utopie surtout les artefacts domestiques, des machines à laver, cuisiner, chauffer, etc., mais aussi des nouveautés comme le vidéophone. L’urbanisme et l’architecture, quant à eux, poursuivent deux objectifs principaux, la beauté et le confort.

Du point de vue politique et social, Mizora est bien en avance par rapport aux États de la surface. En tant que gouvernement, elle est une République féminine où les fonctions, qui dans le monde extérieur sont exercées par les hommes, reviennent aux femmes. Les classes sociales y ont été abolies, tout le monde vit un luxe plaisant, sans privilégiés ni déshérités du sort. La morale évoluée et assumée par tous les membres de la société permet l’exclusion des comportements négatifs, comme le pots de vin, la « chicanerie politique », la promotion dans les emplois administratifs par les jeux d’influences, le vol du bien public, la démagogie, les mensonges politiques, l’impunité des politiques corrompus[10], etc. Selon les dires de Wanna, ces traits caractérisaient la société des hommes d’antan, devenus entre temps des « extinct animals ».

En revanche, les femmes de Mizora sont une espèce évoluée, qui a vécu des transformations neuronales et intellectuelles importantes : « Their brain was of a finer intellectual fiber. It possessed a wider, grander, more majestic receptivity. They absorbed ideas that passed over me like a cloud. Their imaginations were etherealized[11] ». Cette nouvelle configuration cérébrale leur permet la compréhension et la maîtrise de la matière : « we have become mistresses of Nature’s peculiar processes. We influence or control them at will[12] ». Parmi les lois de la nature soumises par l’intelligence féminine figure aussi la procréation.

L’image de l’évolution anthropologique des Mizoraniennes combine misandrie et racisme. Parmi les femmes, « the highest excellence of moral and mental character is alone attainable by a fair race. The elements of evil belong to the dark race[13] ». Toutefois, la vision raciste n’est pas à attribuer sans reste à Mary Bradley Lane. Comme dans beaucoup d’utopies, où souvent ce qui est porté aux nues peut être subrepticement questionné ou mis en dérision, le personnage central fonctionne comme un dénégateur (un « disclaimer ») pour l’auteur. Au moment où Wanna lui présente l’histoire de Mizora, Vera exprime le doute que l’évolution puisse être liée au changement racial. Les questions de sélection génétique et d’eugénisme ne sont d’ailleurs pas les seules qui ne reçoivent pas l’accord de la protagoniste féminine ; Vera n’adhère pas non plus à l’athéisme des Mizoraniennes, qui traitent la religion chrétienne de barbare et superstitieuse.

Symétriquement, l’inconfort ressenti par Vera en Mizora, Wanna, qui l’accompagne à son retour dans le monde extérieur, le sentira elle-aussi. Elle s’y retrouvera, à son tour, dans une position dystopique. En dépit de l’espoir de Vera que sa compagne pourrait inspirer une transformation chez les Occidentaux par sa noblesse d’esprit, par son innocence et pureté morale, Wanna y fera plutôt figure d’ange exilé, incapable de s’accommoder aux mœurs des Américains. Les positions dystopiques des deux héroïnes dans le monde respectif de l’autre soulignent l’opposition typiquement utopique entre le monde d’ici (les États-Unis, dans ce cas) et le monde d’en bas (Mizora).

L’opposition topographique entre le monde de la surface et le monde souterrain est doublée par une opposition temporelle : l’humanité occidentale appartient à un passé révolu, alors que les Mizoraniennes à un avenir phylogénétique. Le but de la mise en miroir des deux civilisations est une exhortation morale à la Thomas More : notre civilisation pourrait amorcer une évolution similaire par la mise en place d’une Éducation universelle, apte à créer les conditions d’une liberté universelle et d’une libération sociale. Mizora est donc un monde inversé par rapport au nôtre, mais un monde à venir, que Vera aimerait voir réalisé ici-bas.

Quelques années plus tard, Elizabeth Burgoyne Corbett, dans New Amazonia (1889), amplifie les traits utopiques des Amazones. Les hommes ne sont pas absents de son État féminin, mais ils n’ont pas accès aux fonctions politiques, puisque les gouvernements masculins parrainent la corruption, l’injustice, l’immoralité, le conformisme et le bigotisme. En revanche, un programme eugénique sévère, qui implique le végétarisme et l’euthanasie des enfants malformés ou bâtards, permet une amélioration de la condition humaine. Les Amazones, à l’instar des « Grands Patagons » qui apparaissaient dans les relations des premiers explorateurs des Amériques, ont une taille d’environ sept pieds et vivent des centaines d’années et rajeunissent par une technique de prélèvement de l’énergie de vie des chiens.

Pendant la Grande Guerre, une autre écrivaine, Charlotte Perkins Gilman, publie deux livres à la suite dans lesquels elle imagine un pays des femmes, Herland, mis en contraste avec Ourland, notre monde. Dans Herland (1915), trois Américains, Terry, Jeff et Vandyck le narrateur, préparent une expédition vers un territoire inconnu, apparemment en Amérique du Sud, situé sur un massif montagneux isolé, où se trouve la source de plusieurs grandes rivières. Le survolant en avion, ils y découvrent un paysage paradisiaque, au climat tropical doux, une nature abondante mais rigoureusement cultivée, des villes et une civilisation plaisante et belle. Les dires des aborigènes qui habitent au pied du massif, et l’expérience directe, leur apprennent que le pays est habité exclusivement par des femmes ; aussi, les trois amis l’appelleront-ils Amazonia, Woman Land, Feminisia, et finalement Herland.

Ayant la surface des Pays Bas, Herland abrite une population d’environ trois millions de femmes. L’histoire de cette civilisation matriarcale commence au début de l’ère chrétienne, quand la population locale, d’origine aryenne (l’obsession de la race !), bisexuée et polygame, pratiquant l’esclavage, était en contact avec les grandes cultures du monde. Obligée par des guerres de se réfugier et se barricader dans le massif, elle aurait reçu le coup fatal lors d’une rébellion des esclaves, qui ont tué les derniers hommes de la communauté. Restées seules, sans contact avec d’autres hommes, les femmes ont survécu grâce à un miracle, une mutation génétique, qui a permis à une première femme d’engendrer seule, par parthénogenèse. Se multipliant au taux de cinq filles par mère, la descendance de cette « Urmutter » aurait institué une « Human Motherhood ».

Pendant les deux mille ans de séparation, les femmes de Herland ont perdu autant la pratique physiologique que la culture sociale des sexes. Sans partenaires masculins, elles ont dû acquérir une conformation anatomique plus vigoureuse, pour pouvoir entreprendre les travaux les plus pénibles. Les trois Américains découvrent, à leurs dépens, ce que signifie affronter par la force ou essayer de fuir ces athlètes en excellente forme physique. Le refoulement et l’atténuation de l’instinct sexuel (« There was no sex-felling to appeal to, or practically none. Two thousand years’ disuse had left very little of the instinct[14] ») ont mené, dans leur comportement social, au remplacement des stratégies de la séduction et de la concurrence par une attitude de camaraderie généralisée.

Tout en protestant, à l’arrière-plan, contre la discrimination des femmes dans la civilisation chrétienne occidentale, Charlotte Perkins Gilman propose une expérimentation imaginaire : que serait une société où les femmes auraient la possibilité de s’épanouir, d’exercer leurs qualités et faire valoir leur potentiel ? C’est pourquoi il serait contre-productif d’essayer d’y trouver une explication biographique, de faire une psychanalyse de cette obsession de désexualisation des relations interindividuelles et de reproduction par parthénogenèse. Indifféremment de ses choix personnels liminaux, l’auteur propose une idéologie camouflée dans un exemple figuratif narratif. Le « féminisme » n’est, dans ces outopies, qu’un des thèmes soumis à la stratégie utopique de l’inversion (et parfois de réduction à l’absurde). Tout comme l’anatomie aptère, la mortalité ou la nature charnelle de l’individu humain, la condition sexuée et les rôles sociaux des genres sont des imperfections anthropologiques et culturelles auxquelles l’utopiste essaye d’offrir des alternatives. 

Si le point d’Archimède de la réversion utopique (la conception monogamique) est improbable dans les termes du bon sens collectif et donne le caractère outopique de Herland, les améliorations sociales proposées par Charlotte Perkins Gilman sont en revanche simplement eutopiques. Une maternité « libre » de la concurrence devrait mener à une société où l’institution de la famille patriarcale, la fraternité et le sentiment de la « patrie » sont remplacés par une « motherhood » et une sororité (« sisterhood) » collectives et une « matrie » (selon le terme de Gilbert Durand). De même, la propriété privée et ses séquelles, reposant surtout sur l’agression et la compétition masculine, font place à un communisme et altruisme féminin. Au Dieu jaloux et agressif de la civilisation chrétienne (« that God of Battles of ours, that Jealous God, that Vengeance-is-mine God[15] ») et à sa religion de la culpabilité et de la damnation à l’Enfer y répondent une Déesse de la Maternité, Maaia, divinité panthéiste de l’amour et de la fécondité, force présente partout dans la nature, et une promesse d’harmonie et de prodigalité. 

Les dialogues entre les Américains et leurs hôtes de Herland procurent à Charlotte Perkins Gilman l’occasion de mettre en place le dispositif utopique de la sélection des traits positifs du mundus. À travers une maïeutique involontaire, commandée par les questions ingénues des femmes, les hommes sont obligés d’identifier les maux de leur société et de mettre en vedette, par contraste, les excellences de la race australe. Par rapport aux figures féminines de notre monde, les habitantes de Herland sont sages, douces, fortes, avec une capacité mentale accrue, une volonté robuste et une forte dévotion sociale. Pratiquant l’hygiène, les méthodes sanitaires, la culture physique, elles ont écarté les maladies et rendu inutile l’art médical[16]. Ce monde des femmes offre le modèle d’une évolution anthropologique et culturelle qui a dépassé les difficultés et les tares de notre monde : « Theirs was a civilization in which the initial difficulties had long since being overcome. The untroubled peace, the unmeasured plenty, the steady health, the large good will and smooth management which ordered everything, left nothing to overcome. It was like a pleasant family in an old established, perfectly run country place[17] ».

Mais malgré le sentiment délicieux du retour à la mère (« coming home to mother[18] »)  vécu par le narrateur Vandyck et par son collègue Jeff, cette béatitude régressive est bousculée par la violence mâle du troisième Américain, Terry, porteur des préjugés misogynes et représentant de la culture patriarcale de l’Occident. Son inadaptation et ses actions anarchiques détermineront finalement l’expulsion des trois Américains de Herland, occasion pour Charlotte Perkins Gilman de prolonger la saga en publiant, un an après, une suite « en miroir », With Her in Ourland (1916). Ellador, l’épouse de Vandyck en Herland, accompagnera les Américains dans Ourland, l’ancien monde, en tant que représentante de sa civilisation en quête de contacts avec la nôtre.

Le « système solaire » double de toute utopie trouve ici un support figuratif complet. Si Thomas More attribuait à l’Angleterre et à l’Utopie les deux parties de son texte, Charlotte Perkins Gilman distribue les deux mondes entre les deux volumes, ayant chacun son autonomie narrative et son décor à part. Les trajets de Vandyck et d’Ellador se reflètent symétriquement : si le premier a été un explorateur en Herland, la seconde devient un explorateur de Ourland. Et si Herland, situé dans un ailleurs géographique, occupait la position d’un zénith anthropologique et moral, inévitablement Ourland se retrouve dans la position d’un nadir antiutopique. Malgré l’espoir d’Ellador de trouver dans le monde de son époux une civilisation deux fois plus avancée, puisqu’elle bénéficiait de l’apport des deux sexes, ses découvertes et ses révélations seront déconcertantes, exprimant les critiques que l’auteur formule à l’encontre de sa propre civilisation.

Marsha A. Smith a surpris parfaitement ce processus de polarisation des visions masculine et féminine : « The aerial approaches to Herland and Ourland are paralleled in two narrative constructions, juxtaposing the male gaze and the female gaze. When the men first fly over Herland, they see large expanses of well-tended and fruitful terrain. When Ellador flies over Ourland for her initial view, the First World War is in full progress and she sees a war-damaged terrain. The comparison is deliberate. The male sees the world in terms of availability; the female sees the world as a battlefield, a place where conflicting desires rip apart and destroy the fruitful body[19] ».

 Si dans la majorité des utopies les renvois à la société de l’ici sont souvent sous-entendus, puisque notre monde lui-même est considéré comme suffisamment connu pour ne point avoir besoin d’explicitations, les deux volumes de Charlotte Perkins Gilman offrent la possibilité de structurer les oppositions en deux topies complémentaires, qui recueillent chacune les traits positifs, respectivement négatifs que l’auteur se propose de valoriser / attaquer. Beaucoup de commentaires et de réflexions parsemés au long de la visite d’Ellador en Europe, puis en Afrique, en Inde, en Chine, au Japon et aux États-Unis (pratiquement tout notre monde) sont construits selon un regard parallactique, qui fixe deux points de mire contrastifs. En voici un exemple :

« Here again was one of the differences between her exquisitely organized people and ours. With the majority of their interests in life were communal; their love and pride and ambition was almost wholly for the group, even motherhood itself was viewed as social service, and so fulfilled. They were all of them intimately acquainted with their whole history, that was part of their beautiful and easy educational system; with their whole country, and with all its industries. […] We are quite indifferent to public evils, for the most part, unless they touch us personally; which is as though the housewife was quite indifferent to having grease on the chairs unless she happened to spoil her own dress with it[20] ».

 Le but militant de la longue série d’images contrastives offertes par les deux explorateurs complémentaires, Vandyck et Ellador, dans lesquelles le monde des hommes est nettement inférieur au monde des femmes, est de critiquer la distribution des rôles des genres dans la civilisation occidentale, la phallocratie et le machisme qui règlent la relation culturelle entre les sexes. La critique féministe des préjugés et des stéréotypes de la culture patriarcale est rendue par des formules telle la réflexion de Vandyck : « Whenever men had been superior to women we had proudly claimed it as a sex-distinction. Whenever men had shown evil traits, not common to women, we had serenely treated them as race-characteristics[21] ».

Traduite dans les termes des configurations utopiques, cette question d’imagologie assume la forme suivante : la vision masculine-centrique attribue les traits positifs de la race humaine au seul sexe masculin et les traits négatifs spécifiquement masculins à toute la race, distribuant ainsi les deux sexes en deux topies, l’une supérieure et l’autre inférieure ; vu à travers une vision féminine-centrique, le monde à l’envers de Charlotte Perkins Gilman re-attribue les traits positifs de la race humaine au sexe féminin, organisé dans la topie de Herland, et les traits négatifs au monde conduit par les mâles, à savoir Ourland. L’exagération, par réduction au positif, de l’eudémonisme de la société féminine, devrait faire pendant ou contrebalancer la mauvaise distribution des rôles dans la société masculine et refaire ainsi, dans l’entre-deux, un mundus où les deux genres se retrouveraient dans des positions égales et correctes.

Charlotte Perkins Gilman exprime textuellement le jugement (et le désir) qui est sous-jacent à toute utopie : si une population (par exemple, celle de l’Utopie de Thomas More), même si elle n’est pas chrétienne, est capable de mettre en place une société meilleure, pourquoi donc les Européens, qui bénéficient de la révélation de Jésus-Christ, ne sont-ils pas capables d’aspirer à l’excellence ? Le « handicap » que la société exotique a par rapport à notre société peut largement différer d’un texte à l’autre (un modèle d’ironie mordante est celui des Huyhnhnms de Swift, ces animaux qui ont plus de succès que les hommes). Mutatis mutandis, dans le cas de Ourland, le verdict formulé par Vandyck est : « If those women, alone and unaided, had worked out that pleasant, peaceful, comfortable civilization of theirs, with its practical sisterliness and friendliness all over the land, I was very anxious to show her that men had done at least as well, and in some ways better, – men and women, that is[22] ».

Le triste spectacle de la Guerre Mondiale ne saurait aucunement conforter ce vœu, mais, à la différence de Wanna, le personnage de Mary Bradley Lane qui ne survit pas au contact de notre monde perverti, Ellador est beaucoup plus optimiste et dynamique. Au lieu de déprimer, elle envisage les tares de Ourland comme les défauts à corriger d’un enfant retardé et se propose de soulever le problème devant le conseil de Herland. Notre monde est posé comme un Enfant (« This country is the Child[23] »), dans les cadres d’une formidable rêverie de re-enfantement social. Là où la culture patriarcale, avec sa religion d’un Dieu de la terreur et son économie basée sur la propriété privée et la concurrence (« The personal concept of God as a father, with his special children, his benign patronage, his quick rage, long anger, and eternal vengeance – she shivered – it is an ugly picture[24] »), a échoué, une culture matriarcale, socialiste et hautement morale, voire sereine et harmonieuse, devrait finalement réussir. L’idéologie féministe aboutit ainsi à un phantasme de parthénogenèse amplifiée pour embrasser toute notre civilisation et la traiter comme l’embryon d’une société future bien meilleure.

Avec l’avènement de la science-fiction contemporaine, sur l’utopisme féministe viennent se greffer des thèmes plus sophistiqués, comme l’exobiologie, le voyage trans-temporel, les mondes parallèles, la guerre des sexes, les identités et les personnalités multiples. Quelques-unes des utopies les plus complexes de cette série sont Les Guérillères de Monique Wittig (1969), The Female Man de Joanna Russ (1975), Woman on the Edge of Time de Marge Piercy (1976) et A Door into Ocean de Joan Slonczewski (1986). Ces textes sont en résonance avec les Women’s Liberation Movement américain et le Mouvement de libération de la femme (créé en 1970) et avec les analyses de Monique Wittig, qui affirme que les concepts d’homme et de femme, de sexes et de genres sont des rôles sociaux imposés par la « pensée straight » (« straight mind ») d’une société patriarcale et masculine[25].

Joanna Russ, par exemple, met en scène, dans une intrigue alambiquée, quatre personnages féminins, qui sont les avatars d’une identité unique, vivant dans des mondes parallèles et des temps différents. Joanna (qui se rapproche le plus de la condition de l’auteur) vit dans un monde qui reproduit l’Amérique des années 1970 ; Jeannine vit dans une histoire parallèle, dans laquelle la Deuxième Guerre Mondiale n’a pas eu lieu parce que Hitler a été assassiné en 1936, la Chine n’est pas passée au communisme et l’Amérique se trouve toujours dans la Grande crise ; Janet vient d’un monde futur séparé du nôtre par 10.000 ans, Whileaway, dans lequel il n’y a plus d’hommes (ils sont tous morts il y a quelques 800 ans d’une épidémie touchant seulement le sexe masculin) et les femmes se reproduisent par parthénogenèse assistée technologiquement ; et Jael, d’un monde futur parallèle à celui de Janet, dans lequel les hommes et les femmes se sont séparés dans deux sociétés en guerre, Manland et Womanland. Les quatre J se rencontrent quand Jael, utilisant la technologie du futur, provoque une « fusion des tresses » (« fusion of the braids ») de l’espace-temps.

Les mondes fictionnels du roman de Joanna Russ forment un multivers de nature quantique, dans lequel chaque réalité évolue sur des lignes de probabilité qui s’entrecroisent. C’est cette « fonction d’onde » associée à des mondes parallèles qui permet le voyage instantané dans le temps et dans l’espace et la rencontre des personnages : « […] there must be an infinite number of possible universes (such is the fecundity of God)  […] It’s possible, too, that there is no such thing as one clear line or strand of probability, and that we live on a sort of twisted braid, blurring from one to the other without even knowing it, as long as we keep within the limits of a set of variations that really make no difference to us. Thus the paradox of the time travel ceases to exist, for the Past one visits is never one’s Past but always somebody’ else’s; or, rather, one’s visit to the Past instantly creates another Present (one in which the visit has already happened) and what you visit in the Past belonging to the Present – an entirely different matter from your own Past. And with each decision you make (back there in the Past) that new probable universe itself branches, creating simultaneously a new Past and a new Present, or to put it plainly, a new universe[26] ».

Les univers probabilistes de la physique quantique permettent à Joanna Russ d’offrir un cadre pour pas moins de quatre variantes de mondes secondaires, qui diffèrent entre eux par les types de relations entre les deux sexes. L’Amérique de Jeannine est une société dominée par la mentalité patriarcale, par la  « pensée straight ». Les femmes sont subordonnées aux hommes et à la fonction reproductrice. Pour avoir une place dans la société il faut contracter un mariage, c’est pourquoi les parents de Jeannine insistent qu’elle épouse Cal, qu’elle n’aime pourtant pas. Joanna vit dans une Amérique où l’émancipation des femmes est en pleine explosion. Intelligente, créatrice, indépendante, pour se faire accepter et remarquer dans une société des hommes, elle a toutefois besoin de devenir un « female man », un homme féminin, personnage qui renvoie moins à l’homosexualité qu’au jeu de rôles des genres. Janet appartient à une utopie féministe du futur. Whileaway est l’idéal d’une société composée uniquement par des femmes, qui ont aboli toutes les tares et les violences du comportement mâle. Elle correspond à la civilisation des Guérillères de Monique Wittig, une civilisation d’Elles, où le pronom « elles » a remplacé dans le langage le pronom « ils » pour désigner non seulement le genre masculin absent, mais aussi la race humaine tout entière (renversant ainsi la convention linguistique qui attribue par synecdoque le masculin « homme » à tous les humains). Enfin, Jael vient d’un monde cauchemardesque, antiutopique, où la bataille des sexes fait rage. À l’instar des Amazones de la « matière d’Asie » antique et médiévale, qui vivaient isolées des hommes (à la rigueur sur des îles distinctes), les femmes et les hommes se sont séparés sur deux continents, vivent dans des couples homosexuels ou avec de jeunes garçons transformés par la chirurgie esthétique et échangent des enfants contre des ressources. Jael elle-même est un assassin d’état, chargée de tuer le leader de Manland.

Susan Ayres analyse le dispositif narratif prismatique de Joanna Russ dans les termes d’une machine de guerre littéraire (« literary war machine »), termes empruntés à Monique Wittig, censée assiéger l’ordre sexuel régnant.  « In deploying this literary war machine, Russ critiques – in a manner similar to Wittig’s The Straight Mind and her utopian novel Les Guérillères (1969) – heterosexual institutions that regulate gender, showing how two representatives from a world similar to ours respond to those institutions. She also shows two alternative worlds that further undermine, but do not offer solutions to the ways in which heterosexual institutions regulate gender. Ultimately, Russ’s war machine succeeds by reappropriating language, as illustrated by one character’s change into the female man[27] ».

Pour construire cette critique « parallaxe », aux perspectives multiples, Joanna Russ expérimente, dans chacun de ses mondes fictionnels, différentes modalités d’ « électrolyse » ou de partage du bien et du mal entre les pôles masculin et féminin. Dans l’Amérique de Jeannine, les femmes ont tous les traits négatifs que leur impose l’« establishement » mâle : les femmes éduquées sont frigides, cependant que celles actives sont névrotiques, et en général toutes les femmes sont timides, incapables, dépendantes, nourricières, passives, intuitives, émotives, stupides, soumises et belles (ce qui n’est pas une qualité, mais un avantage d’objet sexuel). Par contraste avec le rôle auquel elles sont réduites, les femmes sont accablées de clichés et de stéréotypes flatteurs, dont la fonction est de les réifier encore plus : Terre Mère, sirène éternelle, symbole de pureté, force de vie, amour altruiste, portal vers un autre monde, etc.[28]

Le monde de Janet, Whileaway, est une outopie d’où tous ces maux ont été déracinés et qui ne conserve que le bien. Dans cette sorte de Pays de Cocagne féminin (et féministe), les torts du comportement masculin agressif et dépréciatif ont été corrigés et la sécurité sociale a été assurée : « There’s no being out too late in Whileaway, or up too early, or in the wrong part of town, or unescorted. You cannot fall out of the kinship web and become sexual prey for strangers, for there is no prey and there are no strangers – the web is worldwide. In all of Whileaway there is no one who can keep you from going where you please (though you may risk your life, if that sort of things appeal to you), no one who will follow you and try to embarrass you by whispering obscenities in your ear, no one who will attempt to rape you, no one who will warn of the dangers of the street, no one who will stand on street corners, hot-eyed and vicious, juggling loose change in his pants pocket, bitterly bitterly sure that you’re a cheap floozy, hot and wild, who likes it, who can’t say no, who’s making a mint off it, who inspires him with nothing but disgust, and who wants to drive him crazy[29] ».

Les deux autres mondes, celui de Joanna et celui de Jael, sont mieux équilibrés dans la distribution du bien et du mal entre les deux genres. L’Amérique contemporaine de Joanna est une société libérale qui commence à découvrir et à revendiquer ses droits et ses libertés, dont un nouvel ordre sexuel, qui se dirige vers une émancipation des femmes et vers une égalité des rôles sociaux. Néanmoins cette égalité n’est pas « naturelle », elle suppose que les femmes assument le rôle des hommes, qu’elles deviennent des « female men ». Le monde futur de Jael est une antiutopie où la contradiction sexuelle n’a pas trouvé d’autre issue que la séparation et la guerre. Puisqu’aucun des genres ne veut rien céder de son indépendance et de ses privilèges, la solution trouvée par chacun pour assurer la perpétuation de la race est bien pire : transformer les jeunes garçons dans des éphèbes à l’intention des hommes et dans des agents d’insémination pour les femmes. 

Les mondes des quatre J forment une sorte de matrice théorique couvrant toutes les permutations possibles du rapport entre les deux pôles sexuels, le masculin et le féminin. Ceux de Jeannine et de Janet présentent un rapport dissymétrique, dans une distribution inverse : une société patriarcale et passéiste, avec les femmes dans une position inférieure, dans le premier ; une société matriarcale et futuriste, sans hommes, dans le second. Ceux de Joanna et de Jael proposent un rapport symétrique et égal, mais mutilant et instable : les femmes sont en concurrence avec les hommes pour leur condition et position et renoncent à leur spécificité, dans le premier ; dans le second, les femmes usurpent le pouvoir des hommes, dans une bataille intestine des sexes. Le roman de Joanna Russ est donc une politopie, avec quatre variantes « quantiques », dont deux topies pourraient être qualifiées comme positives (bien que « critiques ») : une eutopie (l’Amérique de Joanna) et une outopie féministe (le Whileaway de Janet) ; et les deux autres comme négatives : une dystopie (l’Amérique de Jeannine) et une antiutopie (les Manland et Womanland de Jael).

Mais ces « tresses » du multivers ne sont en fin de compte que les chronotopes correspondant à quatre personnalités, à quatre « personae dramatiques » ou quatre visages de l’auteur. Les mondes parallèles sont les « corrélatifs extérieurs » de plusieurs attitudes et réactions que l’auteur observe dans le laboratoire de sa propre identité (littéraire) multiple. À travers les quatre J, Joanna Russ explore des solutions sociales possibles pour la condition de la femme et en même temps exprime ses expériences affectives personnelles en tant que femme, les diverses tendances et conduites qui cohabitent en elle. Et, à l’instar de Thomas More dans le final de son Utopie, elle semble aboutir à la même conclusion déchirante : son récit n’est qu’un vœu irréalisable, tous ces mondes ne sont que chimères ou cauchemars, il n’y pas de place pour ses rêveries dans le mundus.

C’est dans ce sens que nous pensons qu’il faut lire ses adieux d’avec ses personnages porte-parole, ses personnalités multiples: « Goodbye to Alice Reasoner [Jael], who says tragedy makes her sick, who says never give in but always go down fighting, who says take them with you, who says die if you must but loop your own intestines around the neck of you strangling enemy. Goodbye to everything. Goodbye to Janet, whom we don’t believe in and whom we deride but who is in secret our savior from utter despair, who appears Heaven-high in our dreams with a mountain under each arm and the ocean in her pocket, Janet who comes from the place where the labia of sky and horizon kiss each other so that Whileawayans call it the Door and know that all legendary things come therefrom. Radiant as the day, the Might-be of our dreams, living as she does in a blessedness none of us will ever know, she is nonetheless Everywoman. Goodbye, Jeannine, goodbye, poor soul, poor girl, poor as-I-once-was[30] ».

Une des utopies des plus insolites, par laquelle nous fermerons cet article, est Woman on the Edge of Time de Marge Piercy (1976). Le point de repère négatif, qui occupe l’ici et le maintenant du dispositif utopique, est l’Amérique de la deuxième moitié du XXe siècle. La figure centrale du roman est Consuelo Ramos, une mexicaine émigrée aux États-Unis, dont Marge Piercy se sert pour élaborer une critique furieuse et ravageante de la condition des émigrants et en général des pauvres, des femmes et des inadaptés. Le milieu familial de l’héroïne est composé de voleurs, prostituées, entremetteurs (la scène violente entre Connie et Geraldo, l’amant de sa nièce Dolly, est choquante). Connie elle-même est traitée par le système d’assistance sociale de psychopathe, de folle qui maltraite sa fille dans ses crises d’obnubilation.

Internée, pour une deuxième fois, dans un hospice psychiatrique, elle vit des expériences de cauchemar. Les docteurs font des expériences sur les malades, pour contrôler ou sinon pour limiter leur comportement. Connie est soumise à une expérience avec des implants cérébraux, des « dialytrodes », destinés à réduire sa violence, mais en fait à annuler sa personnalité et le pouvoir de décision. Elle lutte contre cette dépersonnalisation en fuyant l’hôpital, puis en mimant des attitudes aberrantes, pour convaincre les docteurs que le traitement ne fonctionne pas. De même que dans Vol au-dessus d’un nid de coucou de Ken Kesey (1962), la clinique est une allégorie de notre monde et du système massifiant qui mancourtise les individus.

Ce point de vue « objectif », extérieur, qui se reflète dans le rapport médical final sur l’état du patient, est néanmoins contesté par la perspective narrative, qui est située dans la conscience du personnage. À partir de son propre point de vue, Connie semble parfaitement cohérente, et cette double perspective contradictoire peut donner des frissons, puisqu’elle questionne l’étiquette de malade que la société n’hésite pas à appliquer aux anomiques. Marge Piercy réécrit de l’intérieur le destin d’une femme qui, selon le diagnostic des docteurs, souffre d’une schizophrénie paranoïaque. Elle raconte la « guerre » mentale (avec ses petits gestes stratégiques de refus, dissimulation, mensonge, révolte, fuite, évasion mentale, etc.) que son personnage porte contre un système amputant. L’Amérique de Marge Piercy n’est pas une topie négative construite de manière démonstrative par une réduction au négatif du mundus, elle prétend refléter précisément notre monde, dans ses aspects les plus répulsifs.

La tactique la plus efficace mise en œuvre par Connie pour résister au « décervelage » est la création de mondes compensatoires. Se retrouvant, en tant que citoyen d’une société consumériste et égoïste, dans une position dystopique, elle créé des réalités parallèles dans le futur, où elle se réfugie dans ses moments de détresse et de désorientation. D’habitude, les univers alternatifs imaginés par les utopistes ou les contre-utopistes ont des densités ontologiques similaires à l’univers d’origine, et pour y arriver il faut traverser des espaces géographiques ou astraux ou des unités de temps. À notre savoir, Marge Piercy est le seul auteur qui situe une utopie (et une antiutopie aussi) dans l’espace mental d’un personnage. C’est une belle métaphore de la condition d’invention imaginaire de tout « non-lieu », mais une métaphore inquiétante, déchirante même, puisqu’elle fait planer le doute sur la nature de toute rêverie utopique : fuite et libération fantasmatique devant un présent insupportable. Ce qui pour le personnage est un monde futur réel, pour ses médecins n’est qu’un délire systématique.

Les habitants du monde futur invoquent en faveur de leur existence l’argument de réalités parallèles : ils sont un avenir possible parmi d’autres avenirs. Ils doivent lutter pour que leur réalité se matérialise, pour qu’ils ne restent un simple pli parmi les possibilités infinies : « Alternate futures are equally or almost equally probable… and that affects the… shape of time […] We must fight to come to exist, to remain in existence, to be the future that happens[31] ». C’est pourquoi ils contactent mentalement des gens du passé sensibles à la communication empathique ou télépathique. Ces personnages de contact qui appartiennent à notre monde sont pour les gens de l’avenir des agents à même de déterminer l’évolution de l’humanité vers cet avenir même.

Toutefois Connie arrive à se demander par moments si ces visiteurs de l’avenir, ainsi que ses visites dans le monde futur, ne sont que des hallucinations. Ses correspondants futurs pourraient n’être que des personnalités alternatives d’un psychique explosé : « Luciente as a fraction of her mind, as a voice of an alternate self, talking to her in the night. Perhaps she was mad[32] ». Connie est un personnage qui se retrouve dans un équilibre difficile non seulement « sur le bord du temps », mais aussi sur ce fil ténu entre le monde primaire et les mondes possibles, entre réalité et fantasme, entre santé et folie. Combattre pour des univers alternatifs futurs est une manière de lutter, par projection, pour son propre futur ; c’est un affrontement entre les identités d’une personnalité multiple, pour savoir qui prendra le dessus : les personnages positifs ou ceux négatifs.

À ces « fractions d’identité » correspondent deux uchronies, ou deux topies futures : une utopie et une antiutopie. L’utopie est située dans l’an 2137, en Mattapoisett, une des communautés décentralisées et communistes qui se seront constituées aux États-Unis et partout dans tout le monde après une révolution sociale et morale profonde. L’ancien système dirigeant aurait dû se replier dans l’Antarctique, sur la Lune, dans l’espace, mais il continue de combattre la société communiste en utilisant des armées d’androïdes, de sorte que la stabilité et la victoire ne sont pas encore assurées.

La communauté de Mattapoisett est une société naturiste, pratiquant une philosophie écologiste, animiste même. Les gens y organisent leur vie et leur moyens de subsistance en protégeant et en cohabitant avec la nature, ils parlent même avec les animaux, qui sont devenus sinon plus intelligents, au moins tout aussi doux que les bêtes créées par Dieu au Paradis. Puisque les ressources sont limitées, ils ont réduit l’industrie et la technologie aux dimensions strictement nécessaires, sans néanmoins stopper les recherches. L’éducation est pragmatique, par apprentissage direct. La médicine est basée non seulement sur des principes homéopathiques, mais aussi sur des progrès notables dans la génétique, de manière que les Mattapoisettiens ne traitent plus les maladies en faisant appel à la chirurgie, mais à la stimulation des cellules. Ils pourraient tout aussi bien prolonger la vie des individus, mais ils ont décidé que la quête de l’immortalité pose des problèmes éthiques et anthropologiques qu’il est mieux de ne pas ouvrir.

Du point de vue social, les gens du futur ont aboli la propriété privée, le commerce et les finances, ils ont instaurée une société communiste. Tous sont auto-motivés dans le travail à faire ce qu’il leur plaît et est à la fois nécessaire au groupe, de manière que la pauvreté et l’indigence, mais aussi les vols et les violences ont disparu. Il n’y a pas de gouvernement et d’organismes étatiques centraux, les Mattapoisettiens décident tout lors des conseils qui fonctionnent comme les assemblées de sages des anciennes tribus. Les fonctions de leaders sont exercées par rotation, personne n’aspire plus au pouvoir et se comporte de façon modeste et altruiste. Cette vie saine et harmonieuse a permis un fort progrès spirituel. Les Mattapoisettiens sont plus intelligents, une intelligence visionnaire, ils ont découvert par exemple le voyage par projection mentale dans le temps.

Du point de vue moral, ils ont établi des relations d’égalité et de fraternité spontanées. Il n’y a plus de minorités persécutées ou mal comprises, tous ont les mêmes droits et possibilités. Ils ont aboli le racisme dont Connie souffrait dans son temps : « we broke the bond between genes and culture, broke it forever. We want there to be no chance of racism again[33] ». Dans ce « melting pot » racial, il n’y a plus de familles nucléaires, les relations sont libres et les enfants sont élevés en commun. Si les utopies féministes isolaient les femmes des hommes et leur offraient la capacité de parthénogenèse, Marge Peircy transforme tous les individus, mâles et femelles, en des mères : « It was part of women’s long revolution. When we were breaking all the old hierarchies. Finally there was that one thing we had to give up too, the only power we ever had, in return for no more power for anyone. The original production: the power to give birth. Cause as long as we were biologically enchained, we’d never be equal. And males never would be humanized to be loving and tender. So we all become mothers[34] ». Le problème de l’inégalité biologique entre l’homme et la femme est résolu par une désexualisation de la conception, de la grossesse et de l’accouchement : les enfants sont conçus in vitro par sélection aléatoire des traits et mis en gestation dans des matrices artificielles.  

Mattapoisett n’est cependant qu’un des mondes possibles du futur. Quand Connie est soumise à l’implantation de dialytrodes, elle se sent projetée dans un espace alternatif, un New York technologique et robotisé. Gildina, son contact dans cette anti-uchronie, est une femme qui vit claustrée dans son appartement, esclave sexuelle de son maître, sans accès à l’extérieur et sans désir de sortir. Le monde semble entièrement artificiel, le ciel est gris pâle et le soleil irradiant, la vie a été remplacée par des artefacts. Les gens même, à l’instar de Cash, le partenaire de Gildina, se sont soumis à des opérations mentales, qui leur offrent le SC (« sharpened control ») sur leur corps et psychique : « He turns off fear and pain and fatigue and sleep, like he’s got a switch. He’s like a Cybo, almost! He can control the fibers in his spinal cord, control his body temperature. He’s a fighting machine[35] ».

Cela signifie que, dans ce futur alternatif, la civilisation industrielle, technologique, capitaliste et consumériste a gagnée la partie, que les « multis » ont transformé la population selon un (contre)idéal d’homme-machine. Connie a l’intuition précise que le résultat de cette guerre pour le futur entre les deux mondes a lieu dans son psychique. Marge Piercy réussit à superposer, dans des scènes bouleversantes, la résistance que Connie oppose aux médecins avec une bataille aéroportée qui a lieu entre les habitants de Mattapoisett et les robots d’attaque envoyés par les technocrates impérialistes. Le fait que les psychiatres et la médecine moderne (en fait tout le système social actuel) correspondent (et sont la cause qui mène) à un futur infernal n’est point encourageant. Mais plus important encore, comme nous l’avons déjà suggéré, c’est le fait que la confrontation entre utopie et antiutopie se déroule dans le cerveau du personnage principal, que l’âme humaine est devenue l’« ailleurs » porteur de topies positives ou négatives.

En conclusion, la parthénogenèse, en tant que thème central des utopies féministes modernes, est le résultat logique d’une « expérience de pensée » utopique : comment garantir l’autonomie et l’indépendance d’une société de femmes ? Il s’agit d’une démonstration par l’absurde, qui exprime moins un projet social réaliste, que les auteurs voudraient voir mis en pratique, qu’une mise en garde contre les périls de la perpétuation d’une société qui discrimine les femmes. La séparation des femmes, la rupture entre les deux genres de la race humaine, est une utopie plus qu’ambiguë, démontrant le dicton que l’utopie de l’un peut être l’antiutopie de l’autre, d’autant plus quand l’un et l’autre sont la même personne (l’auteur, le lecteur).

 

This work was supported by Romanian National Authority for Scientific Research within the Exploratory Research Project PN-II-ID-PCE-2011-3-0061.

 

 

Notes




[1] Voir L. Goldstein, « Early Feminist Themes in French Utopian Socialism: The St.-Simonians and Fourier », Journal of the History of Ideas, vol. 43, No. 1, 1982, p. 92.

[2] Voir Adriana Babeţi, Amazoanele. O poveste [Les Amazones. Un conte], Iasi, 2014, p. 375-407 ; Corin Braga, Le paradis interdit au Moyen Âge, Paris, 2004, p. 276-279.

[3] Voir Darby Lewes, Dream Visionaries: Gender and Genre in Women’s Utopian Fiction, 1870–1920,Tuscaloosa, 1995.

[4] Voir Corin Braga, Le Paradis interdit au Moyen Âge. La quête manquée de l’Éden oriental, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 276-279.

[5] Marivaux, La Colonie, in Théâtre complet, tome I, Paris, 1989, p. 675, 676.

[6] Ibidem, p. 683.

[7] Pomponius Mela, De Situ Orbis, III, 9, [Description de la Terre], Traduit en français sur l’édition d’Abraham Gronovius, Le texte vis-à-vis la traduction, Avec des notes critiques, géographiques et historiques par C.-P. Fradin, À Paris, chez Ch. Pougens, À Poitiers, chez E.-P.-J. Catineau, 1804, p. 177-178.

[8] Mary E. Bradley Lane, Mizora. A Prophecy, New York, 2000, p. 7 (nous traduisons).

[9] Jean Pfaelzer, « Critical Introduction » à ibidem, p. XXIX.

[10] Ibidem, p. 71-72.

[11] Ibidem, p. 50.

[12] Ibidem, p. 90.

[13] Ibidem, p. 92.

[14] Charlotte Perkins Gilman, Herland,New York, 1998, p. 78.

[15] Ibidem, p. 95.

[16] Ibidem, p. 61.

[17] Ibidem, p. 84.

[18] Ibidem, p. 121.

[19] Marsha A. Smith, « The Disorientated Male Narrator and Societal Conversion: Charlotte Perkins Gilmans’s Feminist Utopian Vision », in American Transcendental Quaterly, New Series, no. 3 (March), 1989, p. 131.

[20] Charlotte Perkins Gilman, With Her in Ourland,Westport &London, 1997, p. 71-72.

[21] Ibidem, p. 88.

[22] Ibidem, p. 65.

[23] Ibidem, p. 112.

[24] Ibidem, p. 129.

[25] Monique Wittig, The straight mind and other essays, Boston, Beacon Press, 1992 ; Idem, La pensée straight, Paris, Balland, 2001.

[26] Joanna Russ, The Female Man, London, 2010, p. 6-7.

[27] Susan Ayres, « The “Straight Mind” in Russ’s The Female Man », in Science Fiction Studies, Volume 22, Part 1, Mars 1995, http://www.depauw.edu/sfs/backissues/65/ayres65art.htm. Voir aussi Dunja M. Mohr, Worlds Apart? Dualism and Transgression in Contemporary Female Dystopias,Jefferson, 2005.

[28] Joanna Russ, op. cit., p. 199.

[29] Ibidem, p. 80-81.

[30] Ibidem, p. 206.

[31] Marge Piercy, Woman on the Edge of Time,New York, 1976, p. 197-198.

[32] Ibidem, p. 252.

[33] Ibidem, p. 104.

[34] Ibidem, p. 105.

[35] Ibidem, p. 297-298.

 
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