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Political Representations Symbols of Power vs. Power of Symbols


Denis Fleurzorge
Université de Montpellier III, France
Denis.Fleurdorge@univ-montp3.fr

 

 

Les représentations du politique

De la symbolique du pouvoir au pouvoir de la symbolisation/

 

Political Representations

Symbols of Power vs. Power of Symbols

 

 

               Abstract: This article develops a particular aspect of the political communication: the concept of political representation. It is a question of analyzing all the realistic representations, illustrated, idealized, stylized actors of the policy in which the “symbolic system of the power” and “power of symbolization” are expressed. By the rigour of its coding and the plasticity of its forms, political representations allow one to mark the coercive nature of power, to temporarily affirm the single and indivisible authority of that which holds power, to produce a propaganda and a political ideology, and finally to offer a permanent form of celebration as much as a self-celebration of the figure of the contemporary politician.

               Keywords: Political Representation; Political Symbolic System; Power of the Symbols.

 

            Ce propos s’inscrit dans une volonté de décryptage concentrée sur un aspect particulier de la communication politique, ce que l’on nomme : représentation politique. Il s’agit pour être bref, de toutes les représentations réalistes, figurées, idéalisées, stylisées des acteurs du politique dans lesquelles s’exprime la « symbolique du pouvoir » et le « pouvoir de la symbolisation ». Le pouvoir politique par la palette de ses représentations, « images figées » et « images vivantes », cherche toujours à marquer « les esprits » et à imprégner les consciences. Les images des représentations politiques adoucissent les mœurs politiques et parfois les exacerbent. Mais, tout pouvoir politique procède d’une économie subtile du temps et d’un investissement total de l’espace pour construire ses représentations.

 

De la représentation politique

 

            L’usage du terme de « représentation politique » se présente immédiatement dans une compréhension polysémique et relativement floue. C’est une sorte de concept horizon dont il s’agit soit d’en repousser toute forme de définition, soit d’en borner les territoires possibles. C’est la deuxième occurrence qui semble la plus intéressante. En partant d’un énoncé général, on peut dire que les « représentations politiques » — l’usage du pluriel ici définissant son caractère diversifié voire polymorphe — sont toutes les formes expressives dans lesquelles le pouvoir s’expose, se donne à voir, s’offre à la grande variété des scènes sociales.

            Plus précisément encore, si pour Marc Abélès : « donner à voir semble (…) être une dimension consubstantielle de l’ordre politique1 », c’est aux détours d’une réflexion posée de manière étrange et lapidaire, que Pierre Bourdieu révèle une dimension singulière du politique à travers ceux qui ont fait vocation de vivre de la politique comme « un corps de professionnels de la représentation (à tous les sens du terme)2 ». Par cette formule relativement énigmatique, puisqu’il n’en développe pas plus avant la nature et le sens, Pierre Bourdieu ouvre le champ des pratiques politiques comme relevant d’une activité de représentation portée par un corps de professionnels. Ainsi, les représentations politiques doivent être conçues comme des pratiques visant à élaborer, produire et diffuser une certaine qualité du rapport social et par-là même une certaine vision du monde. Autrement dit, l’homme politique, en toute hypothèse et par continuité, porte-parole d’un groupe, par ses actions permet une symbolisation non seulement du pouvoir qu’il incarne, mais aussi de sa personne (de son être social).

 

 

Un contexte singulier ou les « affres » d’une communication politique multimédiatique

 

            Les mondes de la communication contemporaine s’offrent comme autant de scènes qu’il convient d’investir et de conquérir : la presse écrite, la télévision, la radio, internet, les réseaux sociaux, etc. L’idée n’est pas nouvelle et de Shakespeare à Goffman, du dramaturge au sociologue, le monde social semble être soumis aux forces des jeux d’une certaine théâtralité. De fait, l’homme politique n’échappe pas à ce constat et comme le souligne parfaitement Georges Balandier : « Les acteurs politiques doivent “payer leur tribut quotidien à la théâtralité”3 ». Cette théâtralité entraîne inévitablement les représentations politiques vers plus de spectaculaires, plus de surenchères, tout en contraignant l’homme politique à s’installer dans des rôles se conformant à l’air du temps, aux tyrannies des modes, et surtout au traitement et à la récupération d’objets médiatiques relevant d’une construction, voire d’un artifice fictionnel (cf. le Storytelling4).

            L’histoire est riche en formes de représentations du politique ; depuis les fastes monarchiques aux rituels républicains, l’évolution s’est faite au gré non seulement des régimes politiques et des techniques mais aussi de l’importance donnée aux formes de l’expression de la communication et du message politique. On peut à ce propos rappeler quelques exemples comme autant de modèles excessifs et dévoyés de la représentation politique. Ce sont les grandes représentations (célébrations, meeting, rituels) de l’Allemagne nazie dans les années 30-40 ; c’est la rigidité et la lourdeur des liturgies communistes dans les régimes totalitaires des pays de l’Est (défilés, commémorations) ; ou encore les pratiques martiales des pouvoirs fascistes dans l’Italie de l’entre-deux guerres ou, pour une période plus contemporaine, dans certains régimes de l’Amérique du sud ; enfin certains modèles africains nous offrent des représentations d’emprunt confinant parfois au syncrétisme politique et associant à la tradition culturelle et ethnique l’utilisation de modèles occidentaux. Tous ces exemples montrent l’importance, indépendamment de la nature du système politique, du besoin d’une mise en scène. Ce qui diffère d’un système à un autre est la forme de la mise en scène et l’utilisation finale de cette forme (ceci sans tenir compte des idéologies à l’œuvre).

            Cette nécessité de représentation et de théâtralisation, voire cette fuite en avant tient au fait que le système démocratique repose sur des bases en continuel équilibre fragile comme le rappelle Claude Lefort : « Dans une société où les fondements de l’ordre politique et de l’ordre social se dérobent, où l’acquis ne porte jamais le sceau de la pleine légitimité, où la différence des statuts cesse d’être irrécusable, où le droit s’avère suspendu au discours qui l’énonce, où le pouvoir s’exerce dans la dépendance du conflit, la possibilité d’un dérèglement de la logique démocratique reste ouverte5 ». Ce constat d’un potentiel « dérèglement de la logique démocratique » se retrouve, ou peut se retrouver, dans les mises en scènes excessives, délirantes, instrumentalisées à l’excès. Cela signifie que la frontière est fragile pour les démocraties comme ajoute encore Claude Lefort : « La démocratie ne fait-elle pas déjà place à des institutions, des modes d’organisation et de représentation totalitaire, demande-t-on parfois ? Assurément. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’il faut un changement dans l’économie du pouvoir pour que surgisse la forme de société totalitaire6 ».

            Pour ce type de risque, il convient de se rapporter aux représentations et aux mises en scène nazies qui constituent historiquement un paradigme négatif et absolu dans la mesure où ce système politique a poussé à son paroxysme la dimension de représentation dans l’expression du politique en érigeant toutes formes de communication à venir en objet de suspicion. D’une autre manière, l’après nazisme conduit à observer une grande méfiance vis-à-vis des mises en scènes politiques et en même temps contribue à l’instauration d’un répertoire de sens. Ce répertoire est constitué d’un certain nombre d’éléments qui entre dans la composition des représentations politiques : la ritualisation des cérémonies de masse, la présentation mythique de l’homme, de la société (et de l’histoire), l’investissement missionnaire des groupes organisés, l’exposition de personnalités charismatiques (démiurgiques et thaumaturgiques), l’utilisation de la radio et de l’image à des fins d’une propagande totale7.

            La finalité ultime de ces pratiques représentatives révèle en fait l’inquiétude que ce type de régime porte en termes du modèle d’humanité auquel il se réfère. Il y a une nécessité continuelle d’être sur scène pour éviter tout vide de légitimité, ce que le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe exprime parfaitement : « La hantise fasciste est, de fait, la hantise de la figuration, de la Gestaltung. Il s’agit à la fois d’ériger une figure (…) et de produire, sur ce modèle, non pas un type d’homme mais un type d’humanité — ou une humanité absolument typique8 ». Ainsi, toute la théâtralité du politique se fonde non seulement sur une scène, sur une arrière-scène (des coulisses), mais aussi sur le « hors-scène » de la figuration, c’est-à-dire un contenu idéologique au sens large.

 

 

Des représentations et des images

 

            Les représentations politiques apparaissent comme l’affirmation du pouvoir et la manière d’assurer une légitimité exclusive par une production à flux continu « d’images »9. Pour souligner l’étendu de cette situation, il convient de retenir que ce flot d’images se manifeste à travers une grande diversité de formes avec la nécessité pour tout homme politique d’apparaître comme une totalité et une distinction. Ainsi la puissance des représentations du politique, adossée à un système d’identité démocratique et à une pratique de l’altérité de sujétion aux images, apporte la « preuve » que pour gouverner, il faut non seulement une apparence maîtrisée, mais aussi une capacité à se parer et à manipuler des objets, des symboles et des emblèmes. La dialectique du pouvoir en « images » navigue entre « ce qui relie » et « ce qui sépare », entre « ce qui rapproche » et « ce qui éloigne ».

            Les images politiques sont la formalisation de la représentation de la puissance politique et d’une certaine idéologie. Ainsi les objets10 (monnaie, statuaire, monument, l’architecture, etc.), les symboles (drapeaux, vêtements, parures, etc.), mais aussi les gestes accomplis, les paroles proférées, tissent la trame des « images politiques ». Trame laissant apparaître les fils d’un pouvoir le plus souvent « androcentré » et dont l’acquisition passe par des « guerres », certes réelles mais surtout symboliques. Dans le panorama élargi de l’histoire, il convient de souligner l’importance d’une longue et lente production « d’images politiques », acclimatant et illustrant le pouvoir comme une pratique en mouvement, ce qui n’en souligne pas moins la question de la réception symbolique de telles productions.

            Au-delà de la difficulté à créer de toute pièce des symboles, les mécanismes de transformation, de transposition, d’imitation « d’image de pouvoir » offrent aussi la réponse concrète à une manifestation de « l’image politique ». Tout pouvoir politique met en place un système d’objets et de pratiques en tant que représentations expressives des croyances qui fondent la nature même de son pouvoir. Il offre par continuité une forme de sens relationnel et d’efficacité du pouvoir. La dissémination symbolique traverse les époques et les espaces en offrant non seulement l’uniformité – la figure masculine dominante et l’idée du « rassemblement autour de », mais aussi la variété des supports11 et la diversité des pratiques institutionnelles12 (pour ses traits les plus saillants).

 

 

Les jeux dialectiques des représentations politiques

 

            Dans une perspective plus analytique, les représentations politiques s’inscrivent dans les jeux et les articulations dialectiques d’images. En effet, si le rapport social est soumis à la conjonction entre des imaginaires sociaux (croyances, idéologies, systèmes philosophiques, grands récits, etc.) et des symboles sociaux (signes, emblèmes, objets, etc.), cette expérience des représentations politiques est toujours l’expression d’une « cosmogonie » du social (manière de faire et de voir le monde)13 ; d’une incarnation du pouvoir par « délégation temporaire » (endémocratie14) ; d’une symbolisation du pouvoir (usage d’objets, de symboles, d’emblème, etc.)15. L’ensemble de cette expression conduit, in fine, à une performativité de la légitimité politique, c’est-à-dire une capacité à la production d’effets, à des transformations, à des changements sociaux.

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            Tout d’abord la représentation comme expression d’une « cosmogonie des formes sociales ». C’est l’idée de représentation du monde donc manière de faire et de voir le monde à travers le prisme non seulement de l’idéologie, des croyances, des dogmes, des mythologies politiques mais aussi des recompositions de l’histoire, des fictions individuelles et collectives. Tout ceci se retrouvant dans les grands récits fondateurs et historiques inhérents à toutes sociétés organisées. Au-delà de cette question de la « représentation du monde », le politique a développé aussi ses propres mythologies. Par exemple, si l’on reprend succinctement l’approche de Raoul Girardet sur la mythologie politique16, cette mythologie se construit autour des mythes de la « Conspiration », du « Sauveur », de « l’Âge d’or », de « l’Unité ». Par son analyse Raoul Girardet offre potentiellement une topographie d’un imaginaire politique possible dans laquelle peuvent se déployer des références identifiées et identifiables. À ce contexte mythique présenté dans une sorte de gradation qualitative, il est possible d’ajouter les figures du « Rebelle », du « Rassembleur », du « Résistant ».

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            Ensuite, c’est la représentation comme expression d’une incarnation du pouvoir par « délégation temporaire ». En démocratie, la délégation s’inscrit dans l’unique figure centrale de l’élu. Cette figure s’élabore en termes de représentation autour de cinq éléments spécifiques. Le premier élément est constitué par un agencement dynamique autour d’un espace et d’un temps politique codifiés. C’est par exemple, une élection officielle avec ses différentes phases : la désignation de candidature, la campagne électorale, la « votation », l’investiture « post-électorale » une fois élu.

            Le deuxième se situe au niveau de l’existence de qualités politiques spécifiques aisément identifiables susceptibles de se retrouver dans une personnalité — « un homme exemplaire »: la capacité à rassembler, le désintéressement, l’intégrité morale, l’abnégation, le courage, etc.

            Le troisième élément caractéristique est une certaine logique signifiante donnant sa dimension narrative à la représentation qui se donne à voir, aussi bien qui se raconte. Il s’agit pour l’homme politique d’incarner l’art de « raconter des histoires » (sans jouer sur les mots !). Mais pas n’importe quelles histoires. Il doit « faire le récit17 » de ce qui se joue de manière intime dans toute société organisée à savoir la subtile composition dialectique entre le faire et le dire. Et que l’on retrouve dans ce que l’on nomme couramment une « mythologie nationale », le « grand roman national ». Sans être emphatique, c’est une part de la « dimension épique » des sociétés qui s’incarne dans l’homme politique élu.

            Le quatrième élément caractéristique est une certaine durée, un usage codifié du temps, qui peut se manifester par un certain rythme ou arythmie, ou s’accompagner d’une certaine tonalité ou atonalité, c’est-à-dire ce qui est majeur ou mineur dans cette représentation politique. L’ensemble induisant une certaine « coloration expressive ». Ce qui va constituer la trame de la représentation. Concrètement, cela se traduit par un ensemble de figures (archétypes) : « être élu » (figure du gagnant), « être battu » (figure du perdant), « être rejeté » (subir une « traversée du désert »), mais aussi « être charismatique » (ou ne pas l’être).

            Enfin le dernier élément caractéristique est la mise en œuvre et un usage de moyens, notamment réels et symboliques, pour diffuser les attentes communes du groupe d’appartenance (engagement partisan à partir de convictions ou d’une idéologie). Autrement dit, un savoir-faire technique, une certaine compétence – « un corps de professionnels » pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu.

        Ainsi l’homme politique en représentation s’inscrit-il obligatoirement, peu ou prou, dans une sorte de généalogie de la représentation, certes de personnages singuliers, mais aussi de caractères construisant, pour une large part, notre rapport à l’identité et à l’altérité. Depuis Platon nous savons que l’identité et l’altérité sont intimement liées. De sorte que l’homme politique en représentation incarne puissamment un paradigme des deux. Il dépasse la simple condition humaine, mais il informe sur la condition humaine dans la mesure où une société, comme l’exprime avec hauteur Pierre Legendre, « n’est pas un amas de groupes, ni un torrent d’individus, mais le théâtre où se joue, tragique et comique, la raison de vivre18 ». Ceci étant, il convient d’être nuancé. En effet, la figure de « l’homme politique délégué » – incarnation de cette délégation, semble de manière contemporaine de plus en plus « défigurée ». Dans la plupart des démocraties, l’élu se trouve dépossédé et dépouillé de ses capacités d’action, de pouvoir propre, devenant une sorte de « primus inter pares19 » dans la mesure où la force des pouvoirs économiques le cantonne de plus en plus dans des rôles de représentation, ou encore de figurant au sens quasi théâtral du terme.

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            Enfin la représentation comme expression de la symbolisation du pouvoir au sens d’attribut. C’est pour le dire simplement, l’univers du « théâtre politique » et du « pouvoir sur scène » (Balandier). Dans une telle perspective une petite digression est nécessaire. En effet dans les sociétés démocratiques, le problème majeur se situe dans la manière d’incarner le pouvoir. Plus précisément, c’est l’absence de corps ou une incapacité à donner un corps réel et symbolique au pouvoir qui se pose. Depuis les travaux d’Ernst Kantorowicz20 s’appuyant sur la double nature du corps christique, un corps charnel, personnel et mortel, et un corps mystique, s’offre par homologie la possibilité d’une transposition à un cadre monarchique. Ainsi, le Roi, de la même manière, possède un corps charnel, personnel et mortel, et un corps politique. L’un s’incarne comme représentant de Dieu sur terre, l’autre comme forme de l’Autorité suprême.

            Si ce rapport symbolique ne semble pas poser de problème majeur, du moins jusqu’à la chute de l’Ancien Régime (en France), il est, comme le souligne fort justement Claude Lefort, plus difficile à cerner dans une culture démocratique : « La société démocratique s’institue comme société sans corps, comme société qui met en échec la représentation d’une totalité organique21 ». Autrement dit, ce qui demeure important pour tout pouvoir, c’est bien la nécessité d’offrir la « représentation d’une totalité organique ». Cette petite digression, ce détour par l’expression de l’incarnation du pouvoir en démocratie, pose par continuité la question du sens et de la place de la mise en scène ou de la théâtralisation dans les régimes démocratiques22. Pierre Legendre va plus loin dans une conception presque psychanalytique : « pour obvier au manque de corps, les organisations se développent portées par des pratiques d’idolâtrie, grâce auxquelles les sujets du désir inconscient débrouillent le désordre des choses et finissent par s’accorder sur ceci : le pouvoir leur parle, aussi dénué de corps qu’il soit. Ainsi devient-on sujet des institutions23 ».

            De sorte que cette fonction symbolique se pose en tiers. Elle est une « contremarque » réitérant le contrat social ici dans sa dimension politique. Elle doit permettre, par l’attachement à des images politiques, de certifier l’appartenance de l’individu au groupe et de l’amener à reconnaître l’existence de « ses représentants » politiques et des institutions politiques qui les portent. D’une manière générale, les politiques (les démocrates) sont rétifs à toutes formes de mise en représentation publique, et pourtant ils s’inscrivent parfois (souvent) dans des représentations fortement codifiées et instituées, des mises en scène, voire une certaine théâtralité proche de ce type d’expression. Un élu politique, un chef politique, un leader politique, un président de la République peuvent-ils être de simples acteurs d’une représentation ? Toute incarnation mesurée du pouvoir en démocratie s’apprécie, non seulement à l’aune de la compétence et d’une expertise presque technique, mais aussi du charisme, c’est-à-dire une capacité à provoquer l’empathie voire une certaine compassion bien que les termes puissent apparaître fortement connotés. In fine, se réalise l’expression d’une performativité de la légitimité politique, c’est-à-dire une capacité à produire des effets, de la transformation, du changement social. Ainsi en reprenant les grandes lignes des idées de Lefort, toute démocratie doit s’instituer et se maintenir non seulement dans une dissolution des repères de la certitude – la démocratie est le règne de l’incertitude, ne serait-ce que par le principe de désignation de nos représentants par l’élection, mais aussi doit se maintenir dans une indétermination quant aux fondements du Pouvoir, de la Loi et du Savoir. C’est le nécessaire dépassement des croyances et des traditions24.

            Autrement dit, cette dissolution et cette indétermination sont les réponses démocratiques faites aux détenteurs du pouvoir qui autrefois (ou dans d’autres régimes) étaient assujettis à des croyances, à une certaine « nature des choses », voire à des principes surnaturels. Il convient d’ajouter en même temps que l’instabilité inhérente au modèle démocratique est d’une certaine manière la garantie de son bon fonctionnement en évitant justement toute personnalisation outrancière et excessive du pouvoir qui potentiellement pourrait conduire à un « culte de la personnalité ». Ainsi la question de l’incarnation du pouvoir devient-elle un perpétuel combat symbolique et personnel. Tout homme politique doit exister comme un élément fédérateur des attentes politiques. Attentes s’inscrivant à la fois dans des formes de compétence et d’expertise, mais aussi dans des formes parfois plus « irrationnelles » de l’ordre des affects et des émotions.

            La « performativité de la légitimité politique » est bien une réelle capacité à produire des effets. L’homme politique en représentation permet d’intégrer les différents membres d’une communauté dans une unité plus large (une communauté nationale et une mythologie nationale). Il réalise (catalyseur) la coalescence symbolique (fusion) entre une représentation subjective individuelle – un événement, une action, des faits, et une « pseudo-objectivité » de son interprétation sociale comme marque d’une étape supplémentaire dans l’interaction sociale entre un imaginaire social – culturellement marqué, et l’expression du rapport social (c’est-à-dire les pratiques sociales en général). D’une autre manière encore, l’événement ou l’action ainsi constituée doit permettre la production d’une forte identification collective25 – « être avec », et en même temps produire l’exemplarité d’une altérité exemplaire – « être comme ». Ce qui se joue est bien de l’ordre d’une désignation et d’une mise en représentation de cette désignation. C’est ici le point essentiel de tout « montage de la représentation ».

            Par son action, l’homme politique en représentation trace une filiation symbolique où chacun se (re)trouve impliqué dans une grande histoire commune (dans une grande mythologie commune), dans la mesure où elle (son action) permet de concrétiser une certaine « transition sociale » ou au moins d’en souligner la possibilité. C’est bien là, l’une des fonctions sociales de l’homme politique comme acteur du changement social.

 

 

Pour conclure provisoirement

 

            La politique, peu ou prou, s’impose comme une expérience de la représentation. Toutes les représentations sommairement décrites relèvent d’une sorte de « désubstantialisation politique ». Pourquoi ? Parce que les représentations politiques, au sens d’un processus d’élaboration d’images politiques, sont une forme de désignation de « quelque chose » et en même temps d’une représentation de ce « quelque chose ». Tout est dans le « quelque chose ». L’homme politique sur scène apparaît comme un « catalyseur ». Il rend possible ce « quelque chose » qui n’est pas possible spontanément. Mais encore, tout pouvoir politique ne peut faire l’économie d’une « mise en scène » de ce qu’il est et de ce qu’il fait. Nous sommes plongés dans les profondeurs des archétypes alors que bien souvent nous nous satisfaisons de stéréotypes de représentations de surface.

            Par la rigueur de sa codification et la plasticité de ses formes, les représentations politiques permettent de marquer la nature coercitive du pouvoir, d’affirmer temporairement l’autorité unique et indivisible de celui qui détient le pouvoir, de produire une propagande et une idéologie politique, et enfin d’offrir une forme permanente de célébration autant qu’une autocélébration de la figure de l’homme politique contemporain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire sur le schéma

 

1a

L’homme politique impose sa vision du monde en puisant dans les récits fondateurs mythologiques et historiques ou encore dans les grands dogmes idéologiques.

 

1b

L’homme politique en retour renforce l’interprétation de ses emprunts aux récits fondateurs mythologiques et historiques ou encore dans les grands dogmes idéologiques.

 

2a

L’homme « politique délégué » (élu, mandaté) doit offrir l’interprétation de ses emprunts aux récits fondateurs mythologiques et historiques ou aux grands dogmes idéologiques.

 

2b

En retour, la force des symboles politiques renforce l’institutionnalisation de la figure idéale de l’homme « politique délégué » (élu, mandaté).

 

3a

La symbolisation du pouvoir est d’autant plus efficace qu’elle s’inscrit dans une tradition de récits fondateurs mythologiques et historiques ou de grands dogmes idéologiques.

 

3b

En retour, les objets, les symboles, les emblèmes renforcent la « cosmogonie » des formes sociales.

 

 

Notes




1 Marc Abélès, « La mise en représentation du politique » dans Marc Abélès et Henry-Pierre Jeudy (dir.), Anthropologie du politique, Paris, Armand Colin, 1997, p. 247.

2 Pierre Bourdieu, Propos sur le champ politique, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2002, p. 97.

3 George Balandier, Le pouvoir sur scènes, Paris, Balland, 1992.

4 Voir sur ce point l’ouvrage de Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (Paris, La Découverte, 2007). Au Storytelling s’ajoute la diffusion et la propagation du Bashing. L’homme politique apparaît dès lors comme une sorte de « bouc émissaire » médiatique servant  défouloir collectif.

5 Claude Lefort, Essais sur le politique XIXe-XXe siècles, Paris, Seuil, 1986, p. 29.

6 Ibidem, p. 30.

7 Le régime nazi, toutes proportions gardées, incarne par beaucoup d’aspects l’entrée du politique dans l’ère de la modernité médiatique et de l’expression formelle de la communication politique.

8 Philippe Lacoue-Labarthe, Heidegger. La politique du poème, Paris, Galilée, 2002, pp. 165-166.

9 La notion « d’images » doit être entendue à partir d’une triple définition minimale : comme représentation par les arts (graphiques et plastiques), comme reproduction mentale d’une perception (ou d’une impression antérieure), et enfin comme mise en scène.

10 Ce que l’on appelle aussi regalia (objets symboliques royaux), notabilia (chose digne d’une reconnaissance).

11 Les supports sont étendus : monuments, littératures, manuscrits, monnaies, fresques, architectures, etc.

12 Si l’on prend des exemples empruntés aux fastes monarchiques, ce sont des entrées officielles dans une ville, des scènes de chasse, un couronnement, un cortège funéraire, etc.

13 Ceci renvoie à la notion « d’imaginaire » comme monde de l’idéel de la pensée, de l’esprit. L’imaginaire c’est le « monde réel » composé de « réalités mentales ». Pour Maurice Godelier l’imaginaire est : « l’ensemble des représentations que les humains se sont faites et se font de la nature et de l’origine de l’univers qui les entoure, des êtres qui peuplent ou sont supposés le peupler, et des humains eux-mêmes pensés dans leurs différences et/ou leurs représentations ». Ainsi plus concrètement, l’imaginaire est constitué d’images, de représentations, d’idées mais aussi d’interprétation (religieuse, scientifique, littéraire). Finalité sociale de l’imaginaire étant non seulement de produire et inventer un ensemble « d’objets » permettant d’expliquer l’ordre et le désordre qui règnent dans la société (ou l’univers – cosmogonie), mais aussi de donner un sens non seulement aux manières de se comporter dans le monde (société/univers) mais aussi de se comporter les uns vis-à-vis des autres (identité/altérité). Au fondement des sociétés humaines : ce que nous apprend l’anthropologie (Paris, Albin Michel, 2007), p. 38.

14 Ou par « permanence » en ce qui concerne un système monarchique. 

15 Ceci renvoie à la notion de « symbolique » qui est intimement lié à l’imaginaire. Il est consubstantiel à l’imaginaire (inséparable, l’un n’existant pas sans l’autre). Pour Maurice Godelier le « domaine du symbolique » : « c’est l’ensemble des moyens et des processus par lesquels les réalités idéelles s’incarnent à la fois dans des réalités matérielles et des pratiques qui leur confèrent un mode d’existence concrète, visible, sociale ». Concrètement, le symbolique ce sont les formes de l’imaginaire qui « s’incarnent » dans des pratiques sociales, des objets. Autrement dit en s’incarnant dans des pratiques sociales et des objets qui le symbolisent, l’imaginaire peut agir directement sur les rapports sociaux. Au fondement des sociétés humaines : ce que nous apprend l’anthropologie, Paris, Albin Michel, 2007, p. 38.

16 Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, 1986.

17 « Faire récit »,  proche de l’épopée : poiéô (faire, composer) et épos (parole). Dimension épique, dire le conflit et le défi, présenter les valeurs communes dans lesquelles se définissent et se reconnaissent les membres d’une même communauté, exprimer les destins héroïques (en dehors du religieux), véhiculer le savoir-vivre et le savoir mourir (réellement et symboliquement).

18 Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental, Paris, Editions Mille et Une Nuits, 2000, p. 17.

19 « Le premier parmi les pairs », ou encore « le premier entre les égaux ».

20 Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1986.

21 Claude Lefort, Essais sur le politique. XIXe-XXe siècles, Paris, Seuil, 1986, p. 28.

22 Pour un pouvoir démocratique, du fait de cette volonté d’une nécessité de « représentation d’une totalité organique » (comme c’était le cas au lendemain de la Révolution française) mais aussi des difficultés d’y parvenir, la démocratie s’installe dans « l’indétermination », c’est-à-dire comme le souligne avec justesse Claude Lefort : « que la démocratie s’institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude. Elle inaugure une histoire dans laquelle les hommes font l’épreuve d’une indétermination dernière, quant au fondement du Pouvoir, de la Loi et du Savoir, et au fondement de la relation de l’un avec l’autre, sur tous les registres de la vie sociale (partout où la division s’énonçait autrefois, notamment la division entre les détenteurs de l’autorité et ceux qui leur étaient assujettis, en fonction de croyances en une nature des choses ou en un principe surnaturel) », Claude Lefort, op. cit., p. 29.

23 P. Legendre, La passion d’être autre. Etude pour la danse, Paris, Seuil, 1978, p. 12.

24 En France, il est possible de prendre l’exemple de la loi dite de la « séparation des Eglises et de l’Etat ».

25 Sorte d’empathie socio-culturelle.

 
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